Prisonnier au berceau - Christian Bobin - Mercure de France

Page 90:

"Les nuages passent devant la fenêtre du salon sans s'arrêter. La joie qui rayonne de leur lenteur, de leurs métamorphoses, de leur velouté, toute cette joie déborde d'eux, tombe de leurs chariots neigeux aux roues lumineuses et s'entasse dans mon coeur. Mon enfance n'a jamais eu d'autre substance que cet amour pour une lumière qui sans fin m'abandonnait et sans fin revenait vers moi. J'ai toujours repris courage en regardant le ciel par une fenêtre. Il est si beau lorsqu'il éclaire un bâtiment de briques orangées ou des toits d'usine - comme si un seigneur se mettait au service d'un gueux. Mon coeur est tapissé de blanc par tous les nuages que j'ai vus passer au-dessus du Creusot. Il y a quelque chose d'ennuyeux dans tout spectacle, qui ne se trouve jamais dans les miracles surabondants du ciel pauvre."