Lundi 30 novembre 2009 - 07h55

Anna Gavalda était déjà là quand je suis arrivé au Divan. Elle signait ses livres dans le fond de cette belle et profonde librairie. Une queue s'était déjà formée. Je l'ai regardée un peu, de loin, histoire de voir si je tombais amoureux. Mais non, je ne tombais pas amoureux. Je la trouvais maigre, androgyne, avec un long cou de tortue. Je suis allé voir les Modiano. Je voulais La ronde de nuit - situé chronologiquement entre La place de l'étoile et Les boulevards de ceinture - ou un livre plus récent, celui paru juste avant Pedigree par exemple, Accident nocturne. La ronde de nuit n'étant pas dans les rayonnages, j'ai choisi Accident nocturne. Je me doutais que l'attente serait longue avant d'atteindre la belle Anna - eh oui, malgré ce que j'ai écrit, elle était belle -, et je ne voulais pas commencer Accident nocturne. Je ne voulais pas non plus sortir La place de l'étoile de mon sac. J'avais oublié le ticket de caisse de la Fnac et j'avais peur d'être accusé de l'avoir pris ici. J'ai fait quelques pas sur la gauche pour me retrouver avec Christian Bobin. Presque tous ses livres étaient là. Un bonheur. Je les ai feuilletés un par un et j'ai fini par choisir La plus que vive, le livre qu'il a écrit pendant l'automne 1995, juste après la mort de son amoureuse, fin août. Elle avait 40 ans et elle est morte en quelques minutes, d'une rupture d'anévrisme. Lui en avait 44. Je ne pense pas qu'il retombera amoureux. Il avait 28 ans quand il l'a connue et ils semblent avoir vécu 16 ans de bonheur. Bref, c'est le livre que j'ai choisi pour la file d'attente, que j'ai lu doucement, tout doucement, par respect pour Christian et Ghislaine.

Deux heures plus tard, j'étais près d'Anna. Elle était toujours belle et maigre et androgyne. Amusante parce que malgré ses 40 ans on avait du mal à lui donner un âge. Elle ressemblait parfois (souvent) à une petite fille. Je la regardais écrire et signer pour les gens devant moi. Je n'étais pas amoureux mais je l'admirais. Je la trouvais simple et pure, vraie, et donc belle. J'étais touché. Et bien timide quand ce fut mon tour de lui tendre un livre à signer. Je lui ai dit que c'était pour moi et je l'ai laissée faire. Elle a écrit:

"à T.,

... pour qu'il m'accompagne au mariage du cousin Hubert...

(veinard!)

Je vous embrasse,

Anna".

C'est très beau. Le A majuscule d'Anna était remplacé par un coeur. Ca ne ressemblait pas à un A mais c'était joli.

Quand elle m'a tendu le livre, elle m'a dit: "J'ai de la chance, avec Christain Bobin, je suis bien entourée..." Pour lui montrer que je ne manquais pas de goût, j'ai sorti de ma poche Accident nocturne: "Et lui? lui ai-je demandé". Elle ne connaissait pas Modiano. Cela m'a étonné. Elle m'a demandé de lui conseiller un titre, mais je n'ai pas su quoi répondre. "Je le découvre, ai-je répondu... Je les lis tous en ce moment..." A la réflexion, j'aurais dû lui proposer le dernier, Dans le café de la jeunesse perdue, mais l'émotion et ma mémoire défaillante m'en ont empêché... Et puis, les gens attendaient - j'avais mis deux heures pour faire les quinze mètres qui me séparaient d'Anna - j'étais gêné, je ne voulais pas les faire attendre encore plus... Je ne lui ai pas donné de titre de livre mais je lui ai dit que Modiano ne manquait pas de style, sans expliquer mais, à mon visage, elle a dû comprendre qu'il s'agissait de grand style, véritablement, de littérature de qualité supérieure. "Vous verrez, moi, c'est moins bien, a-t-elle répondu." Cette modestie m'a plu. J'ai dit: "Je sais..." Mais ce n'est pas ce que je voulais dire. A l'aide de sourires et mots confus j'ai essayé de me rattraper, de lui préciser que je voulais seulement lui signifier que je la connaissais depuis longtemps, que j'ai lu ses livres... Ensuite, je me sauve. Nous nous quittons en nous souriant. C'est agréable. Un beau et bon moment. Après cette première et courte prise de contact, après avoir lu L'échappée belle, même si elle ne se souvient pas de moi, peut-être que j'aurai le courage de lui écrire un mot pour lui dire ce que je pense de son travail, tout en lui tendant une perche pour qu'elle jette un oeil sur le mien.