Nouvelles Clés N°61

Page 28

« La neurologue qui a su explorer son extase pendant une paralysie

Pour tenter d’aider son frère schizophrène, Jill Bolte Taylor n’avait eu de cesse, depuis l’enfance, de comprendre les dérèglements du cerveau et elle avait fini par devenir une brillante neuro-anatomiste, à Harvard. Et voilà qu’à 37 ans, le 10 décembre 1996, alors qu’elle se réveille, la chercheuse est victime d’un AVC (accident vasculaire cérébral). La matinée qui suit est incroyable. Jill Bolte Taylor va en effet s’avérer capable, pendant plusieurs heures, d’observer sa conscience quitter peu à peu son cerveau gauche. C’est là, en effet, que l’hémorragie s’est produite. Vague après vague, toutes ses capacités conscientes supérieures – langage, analyse, réflexion, sentiment du moi – la quittent. Avec une douleur épouvantable, elle tente d’appeler à l’aide. Mais chaque fois qu’elle s’approche du téléphone, sa raison rationnelle la quitte et elle ne sait plus ce qu’elle fait. A mesure que l’hémorragie s’étend, elle réussit néanmoins à comprendre pourquoi ses perceptions changent. Le plus étonnant est qu’elle s’en souviendra… Or, malgré la douleur, la chercheuse constate que son cerveau droit, lui, continue à fonctionner, et même mieux que d’habitude, car il n’est plus contrôlé parle gauche. Ses fonctions subconscientes supérieures – sensibilité, intuition, sentiment de participation au monde – s’emballent. Jill connaît un satori ! C’est ce qu’elle racontera dix années après, dans Voyage au-delà de mon cerveau, (éd. JC Lattès). Sa souffrance se trouve effacée par une formidable sensation d’amour cosmique. En fait, elle vérifie sur elle-même ce que les neurologues commencent à découvrir, en équipant d’électrodes les crânes de moines en train de méditer.

Chez des sujets entraînés, la méditation ou la prière ont pour effet de réveiller la vigilance, mais d’endormir les zones corticales nécessaires pour distinguer le moi du reste du monde. C’est que vit la jeune femme qui, plus tard, « remerciera son AVC » de lui avoir fait connaître l’expérience mystique de sa vie. Un sentiment si puissant qu’il lui faudra fournir un effort colossal pour finalement réussir à pousser un grognement au téléphone, qu’un de ses collaborateurs saura décrypter comme un appel au secours. Paralysée, Jill Bolte Taylor passera très près de la mort. Elle mettra dix ans à récupérer ses capacités physiques et mentales, au prix d’efforts quotidiens, démontrant à son tour à quel point le cerveau humain est plastique et adaptable. »