Paul Léautaud 1872 - 1956

Journal littéraire
Tome I : novembre 1893 – juin 1928

11 Avril 1899
Page 26 :
« LE SILENCE A PARIS

Rue Amyot, j’avais les enfants dans la rue.

Rue de Savoie, j’avais les enfants dans la rue, un piano en face jusqu’à onze heures du soir, le marteau du serrurier en face également, et souvent les bruyantes conversations de mes voisins d’en dessous.

N’y pouvant plus tenir, ayant vu un autre hôtel, rue d’Assas, d’aspect religieux, j’y loue une chambre, je paie un mois. En deux voyages, j’y apporte, après l’étude, mes affaires ; ma lampe, mon petit poêle, ma quinzaine de livres et mon casier. J’avais compté sans les voitures, à la sortie de Bullier, dévalant entre minuit et une heure la rue d’Assas avec un train d’enfer. Le lendemain matin, à six heures, j’étais rue de Savoie, reprenant ma chambre. Trente francs de perdus.

Rue des Fossés-Saint-Jacques, j’avais le locataire d’en dessous, qui marchait pesamment, comme un éléphant, - dans la cour les marteaux es ouvrier en instruments chirurgicaux, - les gueulements incessants des étudiants de l’hôtel toujours à faire ripaille, et dans le voisinage le bruit encore d’un piano.

Rue de Condé, j’avais le matin, l’après-midi, le soir, à chaque instant, devant ma porte, mes deux voisines qui comméraient, s’empruntant l’une à l’autre, l’autre à l’une, ceci ou cela, du sel ou du poivre, ou du sucre, ou un peu de pain, passant la soirée ensemble, chez celle dont la chambre était contiguë à la mienne, ma table tout contre la cloison qui nous séparait, le bruit me parvenant encore de leurs bavardages à voix basse à la suite de mes réclamations, - le violon du fils du concierge de la maison d’en face, les enfants dans la rue, et, l’été, une chaleur si intense, ma chambre sous le toit, que je ne pouvais demeurer à ma table, et partais m’asseoir sur un banc du côté du Parc Montsouris pour ne rentrer qu’à minuit.

Rue Jacob, toute la gamme ! J’ai un piano au-dessus de moi, un nouveau-né qui hurle, au-dessous également, - où donc se balade le microbe du croup ? … - les bonnes habitant dans les mansardes du bâtiment d’en face et qui disent, avec leurs consœurs des chambres au-dessus de la mienne, du mal de leurs maîtres, - un escalier (je suis au premier, par rapport à cet escalier), un escalier, dis-je, en bois de violon : quand on le monte ou descend, tout vibre et résonne, une chambre, à côté de la mienne, dans laquelle des jeunes gens couchent jusqu’à trois, au-dessus une sorte de jeune rapin siffleur, chanteur, de pas lourds et, par dessus tout, le ronflement des omnibus de la rue Bonaparte.

Un tombeau, S. V. P.