Paul Léautaud 1872 - 1956

Journal littéraire
Tome 1 : novembre 1893 – juin 1928

4 Septembre 1898
Page 20 :
« Valéry est anti-dreyfusard aussi fortement que je suis dreyfusard. Il nous arrive de parler de « L’Affaire » dans nos promenades du soir. Nous nous heurtons en éclatant finalement de rire. Jamais nous n’avons eu le moindre mot ensemble à ce sujet, nos relations, notre réciproque cordialité ne s’en ressentent en rien. Serait-il plus passionné que moi, à ce qu’il vient de me raconter ?
« Mon cher… J’arrive dimanche chez Schwob. Qu’est-ce que je vois sur la cheminée ?… La photographie du colonel Picquart… Je n’ai pas fait un pas de plus. J’ai dit à Schwob : Mon cher ami, vous avez cette photographie sur votre cheminée… Je vous dis adieu… Vous ne me reverrez plus… Il peut compter que je n’y remettrai pas les pieds. » - A moi raconté par Valéry lui-même.
Une autre fois : « Qu’on le fusille (Dreyfus) et qu’on n’en parle plus. » J’ai été un peu éberlué. « Voyons ! Voyons ! Je veux croire que si la décision vous appartenait, vous hésiteriez un peu. – Moi ! Pas du tout ! »