Cioran sur Sartre
Par sanieptia le dimanche 10 juin 2007, 13:07 - Cioran - Lien permanent
CAHIERS 1957-1972
CIORAN DE NICE (COMME BRICE)
25 mars 1967
Page 489 :
« Sartre – essayé de lire ou relire certains essais. Malaise. Trop
systématique. Mauvaise fois permanente. Rien de profond. Il vise au
brillant, souvent il y atteint. Je ne sais pas pourquoi il me fait penser à un
Giraudoux rigoureux, germanique. Ironie ininterrompue, lourde, ironie
alsacienne. Avec cela, précieux, oui. C’est par là qu’il
s’apparente à Giraudoux. Je n’ai besoin ni de l’écrivain ni du penseur. Je lui
préfère n’importe qui. Je suis injuste à son égard, mais je ne vois pas la
nécessité de lui rendre justice. Et quelle signification cette élégance
aurait-elle, puisqu’elle m’est inutile ?
Ce qui me gêne chez Sartre, c’est qu’il veut toujours être ce qu’il n’est
pas. »
Commentaires
Cioran, que j'ai beaucoup pratiqué à une certaine époque, je ne peux plus souffrir de le lire à nouveau pour la énième fois. Il attaque Sartre dans la confidence, dans ses cahiers mais jamais il n'a eu l'audace ni le courage de s'adresser à lui directement sur la scène publique et dans l'arène littéraire. Je ne pense pas non plus me tromper en affirmant que Cioran était secrètement jaloux de l'immense succès qu'a rencontré Sartre, même s'il soutenait ouvertement que la célébrité était à la fois une idée aussi vaine que futile. Cioran était un homme jaloux, si complaisant dans son nihilisme, orgueilleux à souhait et extrêmement vaniteux. Il croyait dur comme fer en « ses » idées, à « son » nihilisme. Sceptique vis-à-vis les idées d'autrui mais trop rarement vis-à-vis les siennes, il n'a jamais réellement
« osé » se remettre lui-même en question, surtout sur la question de son pessimisme et de sa prétention à être l'homme le plus lucide que la terre ait jamais portée. Un nihiliste dogmatique, en quelque sorte. Et il ne s'est jamais réveillé, selon la fameuse expression de Kant, de son « sommeil dogmatique ». Pour terminer, et ce après avoir lu et relu ses entretiens et ses cahiers, ce n'est pas du tout un homme que j'aurais aimé rencontrer, même s'il fut l'un des plus grands écrivains du XXe siècle.
Un des plus grands écrivains...
Et un des plus grands philosophes !
Et un des plus grands humains !
Que Cioran ait été un des plus grands écrivains du XXe siècle, rien ne me semble plus vrai à son sujet.
Un grand penseur, oui, assurément.
Mais il était aussi homme, et un homme, hélas! « trop humain » à mon gré.
Cioran n'a jamais été rien d'autre qu'un cynique, un nihiliste et avant tout un sceptique. Mais, sans doute par complaisance ou orgueil, il n'a jamais eu le courage de douter de lui-même ni même de questionner sérieusement ses « idées » fixes.
Sa lucidité, un terme qui revenait souvent sous sa plume, disons, pour faire court, qu'il en a « brillamment » manquée vis-à-vis de lui-même.
À une certaine époque, et durant plusieurs années, je lisais frénétiquement les écrits de Cioran. Mais aujourd'hui, je ne le pratique plus. Par lassitude, j'ai cessé complètement de le lire.
S'il s'était remis en question - s'il avait changé en cours de route -, il se serait écroulé, et il ne nous aurait pas laissé l'oeuvre qu'il nous a laissé.
Ca aurait été dommage ! Parce que pour ma part, je la trouve très intéressante, très utile pour les gros-cons-d'humains que nous sommes.
Et cela ne m'empêche pas de dire à qui veut l'entendre qu'il ne faut pas vivre comme lui, suivre sa philosophie, sauf si l'on veut être malheureux !
Je préfère la voie du bonheur, de l'épanouissement personnel...
Ce qui n'empêche - je me répète - que ce grand artiste a fait une grande oeuvre. Utile en plus !
PS : Vous lisiez frénétiquement... Maintenant vous avez une dent contre lui. Est-ce que ça ne révèle pas un problème entre vous et vous, plutôt qu'avec lui qui serait trop ci ou pas assez ça ?
Je n'ai jamais été là pour prendre la défense de Cioran mais plutôt pour dire à quel point ses écrits et ses idées ne m'inspirent plus aujourd'hui. Je l'ai déjà lu avec beaucoup d'intérêt à une certaine époque mais depuis, j'ai cessé de le lire, sans doute par lassitude, comme je l'ai déjà indiqué précédemment. Cet écrivain est un exemple à ne pas suivre. Son nihilisme et ses idées fixes, je préfère laisser ça à d'autres. Et quelle drôle d'idée de penser que c'est parce que j'ai un problème avec moi-même que je ne lis plus ou critique Cioran! Je l'ai seulement remis en question avec le temps et, du coup, je me suis aussi remis en question, il ne faut donc pas chercher plus loin.
Vous avez pris le parti de prendre sa défense alors que moi j'ai choisi le camp de le critiquer, donc de suivre en quelque sorte ma voie, même si je l'ai déjà défendu, comme vous, à une certaine époque.
« Et cela ne m'empêche pas de dire à qui veut l'entendre qu'il ne faut pas vivre comme lui, suivre sa philosophie, sauf si l'on veut être malheureux ! »
Tout à fait d'accord avec vous, et je suis plutôt bien placé pour vous comprendre.
«Je préfère la voie du bonheur, de l'épanouissement personnel... »
J'achète, c'est combien? ;-)
Maintenant que vous connaissez un peu mieux ma position, et moi la vôtre, je ne reviendrai plus sur le sujet. Je pense vous avoir exprimé l'essentiel de ce que j'avais à vous communiquer.
Nous sommes d'accord.
La voie du bonheur ?
Il n'y a pas de recette.
Je pense qu'il faut d'abord croire que c'est possible.
Et ensuite, chaque jour, essayer, chercher...
Réfléchir, agir, et ainsi de suite...
Réfléchir encore, agir encore, ne pas se décourager...
Voilà, c'est ça la recette :
Croire que c'est possible et ne pas se décourager.
Aussi oser aller à l'intérieur de soi, ne pas avoir peur de ce que l'on va y découvrir, ne pas avoir peur de changer, ne pas avoir peur d'être soi en quelque sorte, avec ses forces et ses faiblesses, avec ce que l'on a préféré ne pas voir jusqu'à présent...
Bon courage !
Bonjour Sanieptia,
J'endosse à 100% votre philosophie du bonheur puisqu'elle trouve aussi un écho en moi. Et vous savez ce qu'on dit, j'ai tendance à donner raison à ceux et celles avec qui je suis d'accord. ;-)
Le bonheur, il faut le conquérir à chaque jour et c'est l'oeuvre de toute une vie.
Amicalement.
Voici un lien sur Cioran interviewé qui devrait peut-être vous intéresser, si toutefois vous ne le connaissez pas déjà:
http://www.esnips.com/_t_/Cioran
Je suis parti quelques jours...
Merci pour les renseignements.
Portez vous bien
Dans ses écrits, j'ai toujours trouvé que Cioran était un homme assez froid, presque glacial, jamais chaleureux. Et dans une interview qu'il a accordée, j'ai pu constater que le grand sceptique était aussi un homme à la fois doux et d'une grande simplicité. L'homme qu'il était passait beaucoup mieux à l'écran que dans ses livres. Les livres ne racontent pas tout, comme chacun sait.
Je l'ai toujours trouvé très vivant dans ses lignes, bouillonnant même. Souffrant beaucoup. Un véritable volcan. Donc chaleureux, pour moi. Parlant de l'Homme, de lui-même et des autres, comme peu d'hommes savent le faire, ou osent le faire. Beaucoup d'amour derrière tout cela, beaucoup de sensibilité, de lucidité. Et que fait un être trop sensible, trop lucide, face à la trop dure réalité de la vie, face à la trop sûre bêtise des hommes ? Il se protège. Et parfois la froideur, la solitude, voire la brutalité, sont une protection...
Vous aimez cet écrivain, c'est évident, alors que moi j'ai compris, avec les années, que je faisais fausse route en lui tenant compagnie, via le contact avec ses écrits. Son pessimisme, il n'a jamais su le dépasser au cours de sa très longue carrière, ce qui est sa plus grande faiblesse, à mon avis. Au contraire, il a même préféré le cultiver. Il était si épris de ses idées fixes qu'il n'a jamais osé les remettre en
question. Sur lui-même, Cioran a souvent manqué de lucidité même s'il se targuait d'être l'homme le plus lucide que la terre ait jamais portée.
Vous l'aurez compris, je n'ai pas l'âme d'un disciple et que dieu m'en préserve!
Enfin, vous avez parfaitement le droit de l'aimer et moi, de le critiquer.
peut on être nihiliste et en plus non-engagé pour l'humanité ?
A mon sens ce n'est qu'une posture réactionnaire, ou de frustration ...
on peut concevoir le nihilisme en tant que combat (contre les excès religieux par exemple) mais comme art de penser et de vivre ?
cela me semble difficile à soutenir, même dans un libertinage poussé à l'extrême ...
et la conversion fréquentes des nihilistes a la fin de leur vie (exite Sartre) me semlbe une preuve de cette difficulté ...
"kierkegaard" devra effectivement relire une n+1ième fois l'ami Cioran pour s'apercevoir qu'il lui reproche d'être Cioran, alors que lui n'est rien.
Il faut posséder une « âme » servile pour défendre avec autant de « conviction » un écrivain, quel qu'il soit. S'identifier à un écrivain, c'est se perdre complètement de vue.
Cioran, tout comme Nietzsche avant lui, se moquait bien d'avoir des « disciples ».