Correspondance 1958-1994

BIOGRAPHIE EXPRESS
Page 81 :
« A Douglas Blazek (éditeur du magazine Ole)
4 novembre 1964
« (…) Ce que je faisais avant 35 ans, l’âge où j’ai commencé à écrire des poèmes ? J’agonisais, mon chou, j’agonisais. C’est aussi un mode de vie… tu vois, j’ai commencé par écrire des nouvelles. je crevais de faim dans des chambres minables en banlieue, je buvais de la vinasse, et j’avais envoyé des textes à The Atlantic Monthly ou à Harpers et quand ils me les ont renvoyés, je les ai déchirés. J’écrivais 8 à 10 histoires par semaine. Tout ce que je faisais c’était écrire et boire le plus possible. Et puis, j’ai entendu parler de Story, dirigé par Whit Burnett, et après plusieurs lettres de refus qu’il rédigeait de sa propre plume, j’ai finalement publié ma première nouvelle dans ce magazine à l’âge de 24 ans. S’ensuivirent d’autres publications et puis l’alcool a repris le dessus. C’est que l’écriture m’a semblé être une activité stupide, ça m’est apparu comme un jeu de cons, un jeu de pharisiens et de profs de lettres, un jeu de lourdauds. Je travaillais de temps en temps, très peu, je me demande encore aujourd’hui comment j’ai fait. Mais boire, ça c’était le nirvana ! Peu importait la ville, l’année, le moment. A Philly j’avais l’habitude de frapper à la porte de ce bar dès 5 heures et demi du mat’. Et un vieux barman qui faisait tous les jours le ménage avant l’ouverture me laissait entrer, et je m’asseyais et j’écoutais les frottements mouillés du balai derrière moi. On buvait à l’œil tous les deux. Je faisais la fermeture, à 2 heures du mat’. Tu admettras que je ne dormais pas beaucoup, mais ça tombait bien parce que lorsque j’étais fauché et que je crevais la dalle je n’avais plus qu’à me fourrer dans un sac et dormir une semaine. On m’a viré d’une piaule à l’autre pour ivresse, pour loyer impayé, ou parce que je ramenais des femmes tard dans la nuit. Je vivais au jour le jour, tout était dépourvu de sens, je ne cherchais rien de particulier. Il n’y avais que les rayons du soleil, la pluie, la neige, les cauchemars, l’errance et le prochain verre que j’avalerais pour me tenir compagnie. Comme je l’ai dit, j’ai pris quelques boulots, ils étaient durs, sous-payés, monotones, asphyxiants, et ils le sont toujours. Je prenais ces boulots tout simplement parce que je suis incapable de faire un travail qui demande des compétences, et en plus je n’ai pas de métier. Toujours est-il qu’à 35 ans les femmes et l’alcool m’avaient rattrapé : j’ai fini dans le pavillon des œuvres de charité de l’hôpital du coin, crachant du sang, saignant de l’anus, complètement vidé, foutu. Ils m’ont laissé dans cet état pendant deux jours avant qu’un toubib n’arrive et décide de me faire transfuser (ils s’étaient renseignés et avaient appris que j’avais donné mon sang je ne sais où). J’ai reçu 4,5 litres de sang plus des perfs de glucose. Pendant ce temps-là, ma pute bousillait ma vieille caisse dans les rues.
J’en suis revenu vieilli de 900 ans. Je me suis trouvé un boulot d’expéditionnaire et je me suis dégoté une machine à écrire. J’ai commencé à écrire des poèmes. J’ai envoyé la première fournée à un petit magazine du Texas. Et là, bingo ! J’ai finalement atterri là-bas avec 75 cents en poche marié à l’éditrice dont le père était millionnaire. Après deux ans de mariage elle a décidé que j’étais un salaud, et au revoir les millions… Je me suis remis à boire tout en écrivant toujours plus de poèmes. Physiquement, je suis toujours dans un piteux état et je ne sais franchement pas combien de temps je vais pouvoir tenir.
Mon boulot actuel ne vaut pas mieux que le reste. Mais je suis toujours vivant, c’est le principal. Une femme et un bébé de 8 semaines viennent de sortir. Elles font toutes les deux partie intégrante de ma vie. Elles sont parties se promener. Je suis en train d’écrire du Balzac… Tiens, il y a une mouche sur la vitre… Maintenant elle est partie. (…) »