Correspondance 1958-1994

DANS UN ROCHER AVEC UNE FOURCHETTE
Page 69 :
« A Jon et Louise Webb
19 octobre 1963
« (…) Il y a une fac de Frisco qui m’a offert les 2/3 d’une baraque pour y aller donner une lecture en fév., mais je me vois mal sur la scène devant un parterre de hyènes caqueteuses, de cœurs solitaires et d’homos… pas encore… Si je crevais de faim, je ne dirais pas non. Mais ça n’est pas le cas. Tout le monde s’évertue à m’expliquer que je suis vraiment seul et que c’est pour ça aussi que je saigne du cul. Ce dont ils parlent en réalité c’est d’eux-mêmes et ils se figurent que je dois suivre le même chemin qu’eux. Il n’y a rien de plus doux à mes yeux que de fermer la porte sur le monde et de retrouver mes quatre murs. En général, je suis trop FATIGUE pour être seul : soit j’ai une gueule de bois, soit je flambe aux courses, soit je suis au boulot, soit je me tape une femme, et lorsqu’il me reste encore un peu de temps, j’aime bien me glisser sous la table et me planquer plutôt que de me fondre dans la chaleur humide de la foule. Vous vous souvenez du poème que j’ai écrit dans lequel un homme avait creusé un trou dans le sol et s’y réfugiait ? il ne répondait pas aux gens qui lui demandaient pourquoi il faisait ça, il se contentait de leur sourire, parce qu’il savait qu’ils ne comprendraient pas, il savait qu’il était un étrange poisson hors de son bocal, qu’il était un Outsider de l’année, un Outsider du monde. Moi aussi j’ai appris à ne plus jamais m’expliquer. Laissons-les donc remporter le prix de voltige aérienne ; si un jour j’ai quelque chose à dire, j’espère avoir la force d’enfoncer mon propos dans un rocher avec une fourchette ! Ca ne durera peut-être que le temps d’une averse et après ils balanceront peut-être le rocher dans une fosse d’aisances, mais l’endurance n’est pas vraiment le problème de toute manière, pas autant que peuvent l’être la perte de temps, le non-sens et les caquetages caquetages caquetages… (…) »

J’aime bien me glisser sous la table…
Cela me fait penser au début de Souvenirs d’un pas grand-chose - que je mettrai peut-être en ligne un de ces jours.

J’ai longtemps eu la sensation (désagréable) d’être un étrange poisson hors de son bocal.
Ca va mieux.