Correspondance 1958-1994

POESIE ET FALAISES
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« A Ann Bauman
2 mai 1963
« Ann, je pense que tu devrais maintenant d’en rendre compte : je ne suis pas fondamentalement un poète, je hais tous ces foutus poètes gluants qui déversent le chaos de leur vie devant ce monde pleurnichant, tous les poètes sont mauvais et le monde est mauvais, et on en est là, ouais ! Ce que j’essaie de dire c’est que la poésie, ce que j’écris, ne représente qu’un dixième de moi-même, les neuf foutus autres dixièmes qui restent regardent par-dessus le rebord d’une falaise une mer de rochers, de tourbillons perfides et de damnations minables. Je souhaite seulement pouvoir supporter une tombe de style classique que je me taillerais dans un beau marbre qui durerait des siècles, au-delà de l’aboiement de ce chien que j’entends par ma fenêtre de cette année 1963, mais je suis damné, claqué, amer, et mon inutilité se perd maintenant dans le néant de mes bras de mes yeux de mes doigts qui écrivent cette lettre, datée du premier ou du 2 mai 1963, après t’avoir parlé au téléphone. »