Correspondance 1958-1994

ILE DESERTE, SURVIE, ECRITURE
Page 19 :
« A John William Corrinton
17 janvier 1961

« Bonjour, M. Corrington !
Eh bien, ça remonte le moral de recevoir de temps en temps des lettres telles que les tiennes. Ca fait deux. Un jeune de San Francisco m’a écrit qu’un jour ils écriraient des livres sur moi, en espérant que ça pourrait m’aider. Eh bien, je n’ai pas besoin d’aide, ni de prix, et je n’essaie pas non plus de jouer les durs ! Mais il y avait un jeu auquel je jouais avec moi-même, un jeu que j’avais appelé Ile déserte et pendant que je glandais en prison ou dans une salle de classe ou que je courais après les 10 dollars que j’avais foutus par la fenêtre en étant allé jouer aux courses, je m’étais demandé : Bukowski, si tu étais seul sur une île déserte, où personne ne pourrait jamais te retrouver, excepté les oiseaux et les vers, est-ce que tu prendrais un bâton et tracerais des lettres sur le sable ? J’ai dû répondre : non. Et pendant un moment, ça a résolu pas mal de problèmes, ça m’a permis d’avancer et de faire tout un tas de choses que je ne voulais pas faire, et cela m’a tenu éloigné de la machine à écrire et m’a finalement envoyé aux services de bienfaisance de l’hôpital du comté parce que je pissais le sang des oreilles de la bouche et du cul. Ils ont attendus que je meure mais il ne s’est rien passé. Quand je suis sorti, je me suis à nouveau demandé : Bukowski, si tu étais sur une île déserte, etc. ; et tu sais quoi, je suppose que c’était parce que je n’avais plus de sang dans le cerveau ou quelque chose comme ça, mais j’ai répondu OUI, oui ! Je le ferais ! Je prendrais un bâton et je tracerais un S.O.S. sur le sable. Alors je peux te dire que beaucoup de choses ont été résolues grâce à ça parce que ça m’a permis d’aller de l’avant et de faire des trucs que je n’avais pas envie de faire, et cela m’a permis d’écrire aussi ; et depuis ils me disent qu’un autre verre me tuera. Je me limite aujourd’hui à environ 7 litres de bière par jour. »