Cioran 1911-1995
Par sanieptia le vendredi 15 décembre 2006, 12:17 - Cioran - Lien permanent
CAHIERS 1957-1972
CIORAN « GAMIN », MAUVAIS ELEVE
Page 422 :
14 octobre 1966
« Mon plus grand plaisir, quand j’ai à traiter d’un sujet, est de lire des
livres qui ne s’y rapportent pas. Cela me donne une très vive sensation de
liberté – analogue à celle d’un élève qui trompe son professeur ou qui échappe
à quelque surveillance gênante. »
Commentaires
Faire autre chose que ce qui est demandé, c'est bien sûr, s'accorder... des vacances ! C'est même une impression qui double la sensation (ne pas faire et décider de s'en éloigner).
Moi, par contre, lorsque je dois faire ce que je n'ai pas envie de faire, je fais tout un tas d'autres choses parfois même plus compliquées, pour retarder ce moment.
Ce qui n'est pas tt à fait la mm chose que Cioran ! Parce que pour lui, traiter d'un sujet, ce n'est pas une corvée. Plutôt une seconde nature.
Je ne sais pas pas si ce n'est pas une corvée...
Plus je le lis, plus je me dis qu'il est comme Léautaud, qu'il aime l'instant, l'écriture qui se rapproche de l'instant, des sensations et réflexions qui s'y rapportent, d'un style dicté par la physiologie de l'instant... si j'ose m'expruimer ainsi.
Ainsi sa nuit de Talamanca, exprimée dans ce blog le 13 novembre :
« Ce soir, durant ma promenade habituelle autour du Luxembourg, je n’ai cessé de fredonner des refrains espagnols, assez fort apparemment puisque tout le monde se retournait. J’étais dans une de ces crises où l’exaltation l’emporte sur la dépression. On devait, de l’extérieur, me prendre pour un fou ou, vraisemblablement, pour un heureux (non de la terre mais de Dieu sait quoi). Et en un certain sens, je l’étais, heureux. Car j’ai pu revivre en pensée toute cette nuit de Talamanca où je me levai brusquement vers 3 ou 4 heures du matin pour aller aux rochers abrupts qui surplombaient la mer pour en finir. J’étais en pyjama, avec par-dessus un ciré noir ; et je suis resté quelques heures sur ces rochers quand la lumière vint chasser mes pensées noires. Mais même avant le lever du soleil, la beauté du paysage, ces agaves sur le chemin, le bruit des vagues, le ciel enfin, tout cela me parut si beau que mon projet me sembla non avenu et en tout cas précipité. Si tout est irréel, ce paysage l’est aussi, me disais-je. C’est possible, c’est même vrai, fut ma réponse ; mais cette irréalité me plaît, me séduit, me console. La beauté n’est pas une illusion complète, c’est une illusion entamée, un début de réalité. »
Eh bien, plus tard dans ses CAHIERS, il se plaint qu'il voudrait écrire cette nuit de Talamanca, et n'y parvient pas. Je me dis que c'est peut-être parce qu'elle est déjà écrite (voir ci-dessus) et qu'inconsciemment ça l'embête de faire des phrases pour exprimer (mieux ?) ce qui a déjà été exprimé en quelques lignes. Finalement, je crois que Cioran était fait pour les choses courtes, explosives, étincelantes.
"mais cette irréalité me plaît, me séduit, me console. La beauté n’est pas une illusion complète, c’est une illusion entamée, un début de réalité. »
Très beau.
Tout à fait d'accord avec vous sur votre commentaire de fin. Cela se reconnaît ds ses aphorismes. Plus ils sont concis, plus ils sont percutants. Personnellement, je ne lis (ou il ne me reste), en général que ceux-là.
"On tue ses sujets dès l'instant où l'on en parle" c'est peut-être, pour Talamanca, ce mal à écrire quelque chose de sacré, cette possibilité de quitter volontairement le monde, cette intimisme qui implique si profondément, qui pourrait freiner la main sur le papier : "Dieu, plus seul que soi".
Quelle désespérance en mm temps que l'espérance de Dieu.