Virginie Despentes
Par sanieptia le lundi 23 octobre 2006, 19:48 - Littérature - Lien permanent
King Kong Théorie
D'OU ELLE ECRIT
Page 12 :
« Je me suis toujours sentie moche, je m’en accommode d’autant mieux que
cela m’a sauvée d’une vie de merde à me coltiner des mecs gentils qui ne
m’auraient jamais emmenée plus loin que la ligne bleue des Vosges. Je suis
contente de moi, comme ça, plus désirante que désirable. J’écris donc d’ici, de
chez les invendues, les tordues, celles qui ont le crâne rasé, celles qui ne
savent pas s’habiller, celles qui ont peur de puer, celles qui ont les chicots
pourris, celles qui ne savent pas s’y prendre, celles à qui les hommes ne font
pas de cadeau, celles qui baiseraient avec n’importe qui voulant bien d’elles,
les grosses putes, les petites salopes, les femmes à chatte toujours sèche,
celles qui ont des gros bides, celles qui voudraient être des hommes, celles
qui se prennent pour des hommes, celles qui rêvent de faire hardeuse, celles
qui n’en ont rien à foutre des mecs mais que leurs copines intéressent, celles
qui ont un gros cul, celles qui ont les poils drus et bien noirs et qui ne vont
pas se faire épiler, les femmes brutales, bruyantes, celles qui cassent tout
sur leur passage, celles qui n’aiment pas les parfumeries, celles qui se
mettent du rouge trop rouge, celles qui sont trop mal foutues pour pouvoir se
saper comme des chaudasses mais qui en crèvent d’envie, celles qui veulent
porter des fringues d’hommes et la barbe dans la rue, celles qui veulent tout
montrer, celles qui sont pudiques par complexe, celles qui ne savent pas dire
non, celles qu’on enferme pour les mater, celles qui font peur, celles qui font
pitié, celles qui ne font pas envie, celles qui ont la peau flasque, des rides
plein la face, celles qui rêvent de se faire lifter, liposucer, péter le nez
pour le refaire mais qui n’ont pas l’argent pour le faire, celles qui ne
ressemblent plus à rien, celles qui ne comptent que sur elles-mêmes pour se
protéger, celles qui ne savent pas être rassurantes, celles qui s’en foutent de
leurs enfants, celles qui aiment boire jusqu’à se vautrer par terre dans les
bars, celles qui ne savent pas se tenir ; aussi bien et dans la foulée que
pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient
l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne savent pas se battre, ceux
qui chialent volontiers, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni
bien membrés, ni agressifs, ceux qui sont craintifs, timides, vulnérables, ceux
qui préfèreraient s’occuper de la maison plutôt que d’aller travailler, ceux
qui sont délicats, chauves, trop pauvres pour plaire, ceux qui ont envie de sa
faire mettre, ceux qui ne veulent pas qu’on compte sur eux, ceux qui ont peur
tout seuls le soir. »