Contre-histoire de la philosophie – 1

Les sagesses antiques

DEMOCRITE

REGARDER LE MONDE TEL QU’IL EST
Page 71 :
« La théorie démocritéenne de la connaissance identifie le vrai et la représentation d’un objet. Position antiplatonicienne à souhait – les sophistes, dont Protagoras, l’esclave acheté par Démocrite, la recycleront - : la vérité n’entretient aucun rapport avec les idées en soi, le monde intelligible ou un quelconque arrière-monde, elle est immanente, matérielle, concrète et révoque toute transcendance. Là où est le monde se trouve le vrai. Le phénomène et la sensation, voilà les prémisses de tout accès à la vérité. »

DU BON USAGE DE SES DESIRS ET PLAISIRS
Page 72 :
« Seul à l’origine du vrai, indépendant de toute tutelle transcendante, l’individu soucieux de parvenir à la sérénité se préoccupera du bon usage de ses désirs et plaisirs. Car ces puissances ne représentent aucun danger en elles-mêmes, mais seulement dans la mesure où elles troublent l’âme du sage. Il s’agit donc de ne pas désirer n’importe quoi ni n’importe comment et de ne pas viser n’importe quel type de plaisir. Ceux qui aliènent, momentanément ou durablement, sont à éviter. Pas d’intempérance, pas d’excès, pas de démesure, pas d’abandon aux pulsions animales, le plaisir ne se réduit pas à la trivialité d’une animalité débridée, mais à la sculpture de soi et à la construction de son autonomie. Seule et authentique jubilation : prendre plaisir à soi-même.
Car la joie que vise l’entreprise de Démocrite – elle traduit le terme euthymia – renvoie à la tranquillité de l’âme, à son bon ordre, mais aussi à la gaieté, à la bonne humeur, à la bonne disposition tout autant qu’à la santé morale. »

UNE CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE UTILE
Page 73 :
« Démocrite assigne à l’augmentation du savoir une fonction thérapeutique. Son travail encyclopédique – on le surnommait « la Science » - ne visait pas l’accumulation des connaissances pour elles-mêmes mais dans le but de parvenir à produire des causalités rationalistes et immanentes afin que les inquiétudes et les craintes disparaissent. Ecarter les dieux et leurs colères, leurs damnations et autres punitions suppose un travail sur la laïcisation de la pensée : voir dans les enchaînements de causes et d’effets immanents la raison de ce qui advient, permet d’éviter nombre de déplaisirs. »

PAS D’ENFANTS
Page 74 :
« On évite également les occasions de trouble en se tenant le plus loin possible des affaires publiques et privées. Loin de Démocrite l’idée qu’il faudrait être un bon époux, un bon père et un bon citoyen pour parvenir à la jouissance soi ! Au contraire : s’occuper des affaires de la cité, s’investir dans la politique, se préoccuper des choses de l’administration, mais aussi faire des enfants, définissent autant d’activités qui conduisent indéfectiblement au désagrément, aux ennuis, au trouble. Le sage se dispensera de tous ces colifichets sociaux et trouvera sa raison d’être en lui même. »

Sa position sur la procréation ne me plaît pas, car les enfants sont l’expression même de la vie, et nous apprennent beaucoup. Passer à côté de cette expérience formidable ne me semble pas une bonne chose.

MEFIONS-NOUS DES PHILOSOPHES QUI NE RIENT PAS
Page 76 :
« L’iconographie occidentale a abondamment opposé le rire de Démocrite, le poète à l’écriture claire, aux larmes d’Héraclite, l’acariâtre surnommé « l’Obscur ». Et, de Diogène de Sinope à Frédéric Nietzsche, d’Aristippe de Cyrène à Michel Foucault, on retrouve, comme un trait commun aux matérialistes, hédonistes et autres grands subversifs de l’histoire des idées, cette capacité de rire du monde comme il va. Seuls rient ceux qui prennent le monde au sérieux, justement parce qu’ils le prennent au sérieux. Gardons-nous comme de la peste des philosophes incapables de rire… »