LE LIVRE DU PHILOSOPHE (GF Flammarion)

III – Introduction théorique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral (été 1873)

RATIONNEL OU INTUITIF ?
Page 132 :
« Il y a des époques où l’homme rationnel et l’homme intuitif se tiennent l’un à côté de l’autre, l’un dans la peur de l’intuition, l’autre dans le dédain de l’abstraction ; et le dernier est presque aussi irrationnel que le premier est sensible à l’art. Tous deux désirent dominer la vie : celui-ci en sachant affronter les besoins les plus importants par la prévoyance, la prudence, la régularité ; celui-là en tant que héros « trop joyeux », en ne voyant pas ces besoins et en ne prenant comme réelle que la vie déguisée en apparence et en beauté. Là où, peut-être comme dans la Grèce antique, l’homme intuitif dirige ses armes avec plus de force et plus victorieusement que son adversaire, une civilisation peut se former favorablement, la domination de l’art peut se fonder sur la vie : cette dissimulation, ce reniement de l’indigence, cet éclat des intuitions métaphoriques et surtout cette immédiateté de l’illusion accompagnent toutes les extériorisations d’une telle vie. Ni la maison, ni la démarche, ni le vêtement, ni la cruche d’argile ne trahissent que la nécessité les atteignît : il semble qu’en eux dût s’exprimer un bonheur sublime, une sérénité olympienne et en quelque sorte un jeu avec le sérieux. Tandis que l’homme conduit par les concepts et les abstractions n’en fait qu’une défense contre le malheur, sans même obtenir le bonheur à partir de ces abstractions, tandis qu’il aspire à être libéré le plus possible des souffrances, au contraire, posé au cœur d’une culture, l’homme intuitif récolte déjà, à partir de ses intuitions, à côté de la défense contre le mal, un éclairement au rayonnement continuel, un épanouissement, une rédemption. Il est vrai qu’il souffre plus violemment quand il souffre : il souffre même plus souvent parce qu’il ne s’entend pas à tirer des leçons de l’expérience, il retombe toujours dans l’ornière dans laquelle il est déjà tombé. Il est aussi déraisonnable dans la douleur que dans le bonheur, il crie fort et reste sans consolation. Au sein de la même disgrâce, combien est différent le stoïcien, instruit par l’expérience et se maîtrisant au moyen de concepts ! Lui qui ne cherche d’ordinaire que sincérité, vérité, liberté devant les illusions et protection contre les surprises trompeuses, il pose maintenant dans le malheur le chef-d’œuvre de la dissimulation, comme celui-là dans le bonheur ; il n’a pas un visage humain mobile et animé, mais porte en quelque sorte un masque aux traits dignement proportionnés, il ne crie pas et n’altère pas le son de sa voix : quand une juste nuée d’orage se déverse sur lui, il se cache dans son manteau et s’éloigne d’un pas lent sous l’averse. »

Beau morceau de littérature.

« Tous deux désirent dominer la vie ».

Folie que de vouloir dominer la vie !

« Un jeu avec le sérieux ».

Cela me convient mieux.

Pourquoi opposer le rationnel et l’intuitif ?

Je pense que l’on peut s’en faire (comme nous le faisons tous probablement) selon les circonstances, des alliers, en utilisant la meilleure part de notre côté intuitif quand il le faut et la meilleure part, quand il le faut aussi, de notre côté rationnel.