LE LIVRE DU PHILOSOPHE (GF Flammarion)

III – Introduction théorique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral (été 1873)

CONTRE LA PHILOSOPHIE COMPLIQUEE (MOI, PAS NIETZSCHE)
Page 125 :
« Il faut admirer l’homme pour ce qu’il est un puissant génie de l’architecture qui réussi à ériger, sur des fondements mouvants et en quelque sorte sur l’eau courante, un dôme conceptuel infiniment compliqué ».

Et si l’humain, et les philosophes parmi les humains, avaient toujours jusqu’à présent recherché la « solidité » ? En oubliant le côté mouvant, l’eau courante qu’est la vie ?

LA SUITE
« Pour son génie de l’architecture, l’homme s’élève loin au-dessus de l’abeille : celle-ci bâtit avec la cire qu’elle recueille dans la nature, lui avec la matière bien plus fragile des concepts qu’il doit ne fabriquer qu’à partir de lui-même. Il faut ici beaucoup l’admirer – mais non pour son instinct de vérité, ni pour la pure connaissance des choses. Si quelqu’un cache une chose derrière un buisson, la recherche à cet endroit précis et la trouve, il n’y a guère à louer dans cette recherche et cette découverte : il en va de même pourtant de la recherche et de la découverte de la « vérité » dans l’enceinte de la raison. Quand je donne la définition du mammifère et que je déclare, après avoir examiné un chameau, « voici un mammifère », une vérité a certes été mise au jour, mais elle est néanmoins de valeur limitée, je veux dire qu’elle est entièrement anthropomorphique et qu’elle ne contient pas un seul point qui soi « vrai en soi », réel et valable universellement, abstraction faite de l’homme. Celui qui cherche de telles vérités ne cherche au fond que la métamorphose du monde en les hommes, il aspire à une compréhension du monde en tant que chose humaine et obtient, dans le meilleur des cas, le sentiment d’une assimilation. »

Nous ne sommes que des humains, cher Nietzsche, et en tant que tels, il me semble normal que nous voyions le monde avec nos yeux, notre cœur, et notre cervelle d’humain.

Avec les mots « vérité », « pureté », « absolu », « vrai en soi », ce n’est plus en tant qu’humain que Nietzsche intervient, mais en tant que dieu…

NIETZSCHE CONSCIENT DE L’IMPASSE « LA VERITE »
Page 126 :
« Ce n’est que par l’oubli de ce monde primitif de métaphores, ce n’est que par le durcissement et le raidissement de ce qui était à l’origine une masse d’images surgissant, en un flot ardent, de la capacité originelle de l’imagination humaine, ce n’est que par la croyance invincible que ce soleil, cette fenêtre, cette table, est une vérité en soi, bref ce n’est que par le fait que l’homme s’oublie en tant que sujet, et ce en tant que sujet de la création artistique, qu’il vit avec quelque repos, quelque sécurité et quelque conséquence : s’il pouvait sortir un seul instant des murs du cachot de cette croyance, c’en serait aussitôt fait de sa « conscience de soi ». Il lui en coûte déjà assez de reconnaître que l’insecte et l’oiseau perçoivent un tout autre monde que celui de l’homme et que la question de savoir laquelle des deux perceptions du monde est la plus juste est une question tout à fait absurde, puisque pour y répondre on devrait déjà mesurer avec la perception juste, c’est à dire avec une mesure non existante. »