Delerm et Léautaud
Par sanieptia le mercredi 24 mai 2006, 16:36 - Paul Léautaud - Lien permanent
Maintenant, foutez-moi la paix !
LEAUTAUD ET SAINT-SIMON
Page 57 :
« Découvrant Saint-Simon en 1908, Léautaud est séduit au point qu'il regrette de n’avoir pas pu être, dans une autre existence, une sorte de rabatteur de propos pour l'auteur des Mémoires :
« Je me suis pris à cette lecture, et c'est une folie dont je suis tout heureux, d'une grande sympathie, d'une sorte d'attachement même, pour ce bonhomme, au fond peut-être pas très bon, que dut être Saint-Simon, avec sa promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes, "perçant de ses regards clandestins chaque physionomie", surveillant, guettant, étudiant le ressort de tout, choses, gens, événements mettant tout cela si passionnément, si véridiquement, avec tant de relief, sur le papier, au point qu’on croit lire un récit d'hier et voir les gens debout et vivants. C'est vraiment là un de mes hommes "Jamais sujet académique", jamais "discoureur régulier" (Taine). "Écrivant sur des choses personnelles et intimes, uniquement occupé à conserver ses souvenirs, à se faire plaisir" (Taine). Oui, un de mes hommes, pour lequel je donnerais beaucoup de poètes et de romanciers, même parmi les meilleurs et les plus renommés. J'aurais vécu de son temps, ou il vivrait du mien (mais aurait-il autant de choses à voir et à entendre, à retenir et à rapporter ?) que j'aurais eu un grand plaisir à être à lui, en quelque sorte, à lui servir d'aide, d'espion même, à écouter aux portes pour lui, à lui fournir, pour ma part et par mes moyens, mon lot de matériaux pour ses Mémoires, même mon nom n'y devant pas paraître, pour la seule jouissance immédiate, rien que pour ma part de volupté dans cette occupation à laquelle il avait voué, dès sa jeunesse, toute son existence. Vraiment, il y a là quelque chose qui me ressemble, pour que cela me touche si profondément, si intellectuellement. »
Quand il écrit ces lignes, Léautaud tient son Journal depuis quinze ans, de manière sporadique au tout début, puis, au fil des années, de plus en plus quotidiennement. À l'évidence, il ne sait pas encore que ce sera son grand oeuvre, poursuivi jusqu'en 1956. »