Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 153 :
« Inutilité des conseils

Il est ridicule de dire : « Conseille-moi. » Que voudrais-tu que je te conseille ? Dis plutôt : « Rends mon esprit capable de s’adapter à tout ce qui doit arriver. »
Demander un conseil, c’est comme quand un analphabète demande : « Dis-moi ce que je dois écrire quand on me dictera un nom. » Si je lui dis Dion et qu’on vienne lui dicter comme nom, au lieu de Dion, Théon, que se passera-t-il et qu’écrira-t-il ? Alors que si tu as vraiment appris à écrire, tu es prêt, à tout moment, à prendre n’importe quoi sous la dictée. Autrement, à quoi bon te conseiller ? Si la suite des événements te dictait autre chose, que ferais-tu ? Garde donc à l’esprit ce principe général, tu ne seras pas dans l’embarras faute de conseils. Mais si tu restes bouche bée devant les objets extérieurs, tu seras fatalement ballotté au gré du vouloir de ton maître. Quel maître ? L’homme dont dépendra l’objet de ton désir ou de ton aversion. »

UNE MERVEILLEUSE PORTE OUVERTE
Page 156 :
« L’instruction c’est la liberté

Nous sommes comme les cerfs qui, effrayés par des épouvantails de plumes bariolées, courent, pour leur échapper, se réfugier... où ça ? dans les filets. Ils meurent pour avoir confondu ce qui devait inspirer confiance. Et nous, de quoi avons-nous peur ? De choses qui ne dépendent pas de notre libre choix. Mais, au contraire, où nous montrons-nous pleins de confiance, comme s’il n’y avait là rien d’effrayant ? Là où notre liberté de choisir est engagée. Il nous est bien égal de nous tromper, d’agir sous l’emprise de la passion, de nous conduire avec bassesse ou d’être la proie de quelque appétit grossier, du moment que nous atteignons notre but en des domaines qui n’engagent pas notre liberté de choisir ; en revanche, dès qu’il est question de mourir, de souffrir ou de perdre notre réputation, nous voici en ébullition et prêts à nous enfuir en courant.
Voilà pourquoi – et c’est normal puisque nous sommes toujours dans l’erreur au sujet des plus graves questions – là où la nature nous voudrait confiants, nous devenons téméraires, désespérés, effrontés, impudents, alors que là où elle nous voudrait prudents et réservés, nous devenons abjects et lâches.
Car si nous réservions notre prudence au domaine de la liberté de choisir et de ses applications, en même temps que le désir d’être prudent, nous aurions aussitôt à notre disposition la volonté d’éviter ce que nous ne souhaitons pas voir se produire. Mais, en voulant être prudent dans des matières qui ne dépendent pas de nous, en voulant éviter des choses qui sont entre les mains d’autrui, nous tombons fatalement dans les frayeurs, l’angoisse et l’instabilité.
Car la mort ou la souffrance n’ont rien de redoutable ; ce qui est à redouter, c’est la crainte de la souffrance ou de la mort. (...) Alors que nous devrions réserver notre confiance à la mort, et notre prudence à la crainte de la mort, nous faisons tout le contraire : nous fuyons devant la mort ; quant à l’opinion que nous nous faisons d’elle, nous nous y montrons plein de légèreté, mous et indifférents. Socrate avait raison de dire que ce sont là des épouvantails. Comme les enfants, à cause de leur manque d’expérience, trouvent les masques effrayants et terribles, face aux événements nous réagissons de la même façon et en vertu des mêmes raisons. Et qu’est-ce qu’un enfant, sinon ignorance et manque d’instruction ? Car, là où il a la connaissance, il ne nous le cède en rien.
Qu’est-ce que la mort ? Un épouvantail. Retourne-le ; regarde-le, ça ne mord pas. Il faut que ta petite carcasse et ton petit souffle de vie se séparent, maintenant ou plus tard, tout comme ils existaient l’un sans l’autre avant ta naissance. Pourquoi ? Pour que s’accomplisse la rotation périodique de l’univers. Le monde a besoin des choses qui existent aujourd’hui, de celles qui doivent être et de celles qui ont été. Qu’est-ce que la souffrance ? Un épouvantail. Retourne-le, pour voir. Ta misérable chair est traitée rudement, puis à nouveau avec douceur. Si elle ne t’est pas utile, la porte est ouverte ; si elle te sert, supporte ce qui arrive. Quand, en toutes circonstances, la porte est ouverte, il ne peut nous arriver aucun mal.
Quel sont les fruits de cette façon de penser ? Ce qu’on peut imaginer de plus beau et de mieux accordé à un homme jouissant d’une véritable éducation : la sérénité, l’absence de crainte, et la liberté. »

La prochaine fois que dans la conversation, un ami (ou Emilie) se plaint de ceci ou de cela, dit que ce n’est pas « normal » ou demande « Pourquoi ? », je lui répondrai : « Pour que s’accomplisse la rotation périodique de l’univers ! »
Il (ou elle) aura du mal à comprendre. Tant pis pour lui (ou elle).
On pourra écrire les livres les plus merveilleux, les plus compréhensibles, les personnes qui comprendront cela le comprendront toujours par elles-mêmes.