Epictète
Par sanieptia le jeudi 6 avril 2006, 15:31 - Epictète - Lien permanent
Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa
Page 125 :
« Face au tyran
Si je suis sans crainte devant tout ce que le tyran peut faire de moi, et indifférent à tout ce qu’il pourrait me donner, pourquoi rester bouche bée et stupide à sa vue ? Qu’ai-je à craindre de ses gardes du corps ? Quel plaisir croit-on que j’éprouve quand il s’adresse à moi avec douceur, quand je suis reçu par lui, quand je raconte aux autres en quels termes il m’a parlé ? Serait-il Socrate, ou Diogène, pour qu’un éloge de lui prouve quoi que ce soit en ma faveur ? Suis-je jaloux de sa moralité ? Non. Je joue le jeu ; je me rends auprès de lui et je fais ce qu’il demande dans la mesure où ses ordres ne sont ni stupides ni inconvenants. Mais s’il me disait : « Va trouver Léon de Salamine (pour l’arrêter. C’est ce qu’on avait ordonné à Socrate, sous la tyrannie des Trente, à Athènes ; il avait refusé.) », je répondrais : « Cherche quelqu’un d’autre ; je ne joue plus. » « Emmenez-le ! » Je me laisserais arrêter : c’est le jeu.
- Mais il te couperait la tête !
- Crois-tu que la sienne restera toujours sur ses épaules ? De même que les vôtres, à vous qui lui obéissez ?
- Mais tu seras privé de sépulture, on te jettera n’importe où !
- Oui, si je ne suis pas autre chose que mon cadavre. Mais si je suis distinct de lui, pèse tes mots au lieu de chercher à me terroriser. Ces choses-là ne font peur qu’aux enfants et aux imbéciles. Si un homme, après avoir franchi le seuil d’une école de philosophie, persiste à ignorer ce qu’il est, autant qu’il vive dans la terreur, qu’il continue à flatter les mêmes personnages : car il n’a toujours pas compris qu’il n’est ni un morceau de chair, ni un squelette, ni un ensemble de tendons, mais le principe qui utilise tout cela, met en ordre ses représentations et réfléchit sur elles.
- Soit ; mais de tels discours forment des gens qui méprisent les lois.
- Et où vois-tu des discours qui rendent leurs adeptes plus dociles aux lois ? Le bon vouloir d’un imbécile n’a pas force de loi, pourtant, même à l’égard des tyrans, les principes de la philosophie nous amènent à nous conduire comme il convient. Ils nous enseignent qu’on ne doit jamais s’opposer à eux dans les affaires où ils ont les moyens d’être les plus forts. Ces mêmes principes nous apprennent à céder quand il s’agit de notre carcasse, de nos biens, de nos enfants, de nos parents, de nos frères – à céder en tous points, et à laisser faire le tyran. Mais, dans un seul cas nous ne devons pas céder : quand il s’agit de nos jugements ; car Zeus les a voulus dépendant de chacun de nous et sans aucune détermination extérieure. Où est le mépris des lois, où est le mal là-dedans ? Je te cède sur les points où tu es le plus fort ; là où c’est moi, ne cherche pas à me barrer la route. Car ces choses-là me tiennent à cœur, et à toi non. Ton affaire, c’est d’habiter dans un palais de marbre, d’avoir pour te servir des affranchis et des esclaves, de porter des habits que tout le monde remarque, d’avoir une foule de piqueurs, de chanteurs à la cithare, d’acteurs tragiques. Pourquoi m’y opposer ? Te préoccupes-tu de mes jugements, et même de ta propre pensée ? Sais-tu de quelles parties elle est constituée, de quelle façon elle raisonne, comment elle s’articule, ce que sont ses différentes facultés et en quoi elles consistent ? Pourquoi donc te fâches-tu quand tu vois qu’un autre, parce qu’il a réfléchi à ces questions, l’emporte ici sur toi ?
- Mais c’est cela qui compte le plus !
- Qu’est-ce qui t’empêche de te consacrer à cette étude et d’y apporter tous les soins ? Qui a plus grande abondance de livres, de temps libre, de gens prêts à l’aider ? Tu n’as qu’à t’y mettre, et consacrer un tout petit peu de temps au principe directeur de ton âme : demande-toi ce qu’il est, d’où il vient, lui sans qui tu ne pourrais rien faire, qui soumet toutes choses à son examen, à l’épreuve de son tri. Tant que tu vivras tourné vers le monde extérieur, tu seras sans égal en ce qui le concerne, quant à diriger ton âme comme tu l’entends, n’y compte pas : elle restera crasseuse et négligée. »
Tant que tu vivras tourné vers le monde extérieur...
Tu ne pourras pas avoir accès à la beauté du monde, ni te sentir bien dans ce monde.
N’y compte pas !