Epictète
Par sanieptia le mardi 4 avril 2006, 21:14 - Epictète - Lien permanent
Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa
Page 117 :
« Dangers du francs-parler socratique sous l’Empire romain
Ce n’est hélas pas un sport sans danger, de nos jours, et surtout à Rome, que la pratique du dialogue à la manière de Socrate. Car il est évident qu’on ne peut s’y livrer seul dans son coin. Il faut aborder quelque grand personnage - mettons un riche romain de rang consulaire – et lui demander : « Peux-tu me dire à qui tu as confié l’entretien de tes chevaux ? – Mais bien sûr ! – Est-ce le premier venu, un homme ignorant des sciences hippiques ? – Pas du tout ! – Et ton or, ton argent, ta garde-robe ? – Ce n’est pas non plus l’affaire du premier venu. – Et ton corps, t’es-tu demandé à qui tu pouvais en confier le soin ? – Evidemment. – C’est sans doute quelqu’un qui s’y connaît en médecine, ou un bon entraîneur sportif ? – Absolument. – Est-ce là l’essentiel de ce que tu possèdes ou as-tu encore autre chose de plus précieux que tout cela ? – Que veux-tu dire ? – Eh bien, je veux parler de ce qui te permet de faire usage de tout le reste, de ce qui te sert à déterminer la valeur de toute choses, à délibérer sur tout. – Tu veux dire mon âme ? – Bien vu : c’est en effet d’elle que je parle. – Par Zeus, je crois bien que c’est là ce que j’ai de meilleur ! – Peux-tu me dire de quelle manière tu prends soin de ton âme, car j’ai peine à croire qu’un homme avisé comme toi, renommé comme tu l’es dans notre ville, s’intéresse assez peu à cet objet pour en abandonner tout le soin au hasard et risquer ainsi de le gâter entièrement ? – Tu as raison. – Tu t’occupes de toi tout seul ? As-tu appris cet art auprès de quelqu’un ou par tes propres moyens ? » Ici, on risque fort de s’entendre d’abord répondre : « Que t’importe, mais bon ? Qu’ai-je à faire avec toi ? » Ensuite, si l’on s’entête à harceler son interlocuteur, on se fait traiter de tous les noms et battre comme plâtre. J’étais jadis moi-même un chaud partisan de ce sport jusqu’à ce que je sois confronté à ce genre de réponse... »
Page 119 :
« Pour supporter l’exil
Qu’est-ce qui nous abat ou nous exalte, sinon nos opinions ? Celui qui part à l’étranger en laissant ses amis de même que les lieux qu’il se plaisait à fréquenter, qu’est-ce qui le rend chagrin, sinon une opinion ?
Lorsque les petits enfants pleurent de voir s’éloigner leur nourrice, on leur donne un gâteau et ils oublient aussitôt leur chagrin. Voudrais-tu que nous nous comportions comme eux ? Par Zeus, non ! A mon avis, nous méritons mieux qu’un gâteau comme consolation : des opinions correctes. Comment les reconnaître ? A ce que, méditées à longueur de journées, elles font qu’un homme n’aura de zèle exagéré pour rien de ce qui ne dépend pas de lui : que ce soit un ami, un endroit, un gymnase – ou encore son propre corps. Il gardera toujours l’esprit et les yeux fixés sur la loi. Laquelle ? La loi divine : celle qui t’enjoint de veiller sur ce qui t’appartient en propre sans jamais prétendre acquérir ce qui n’est pas à toi ; de faire usage de ce qui t’es donné sans convoiter ce qui t’a été refusé ; et, si une chose devait t’être retirée, de la rendre bien volontiers et sur-le-champ, en te montrant reconnaissant du temps durant lequel tu en as eu la jouissance – sinon, pleure après ta nourrice et ta maman ! Qu’importe en effet l’identité de ce qui nous tient dans sa dépendance ? Crois-tu valoir mieux qu’un homme qui pleure pour une fillette, en gémissant sur ton gymnase bien-aimé, ses portiques chéris, ses petits jeunes gens et le temps que tu y passais ? Un autre se plaint qu’il ne pourra plus jamais boire l’eau de la fontaine Dircé. L’eau de Marcia est-elle moins bonne ? – Non, mais je m’étais habitué à l’autre. – Eh bien, tu t’habitueras à celle-ci. Mais si tu t’accroches à ce genre de choses, libre à toi de pleurer sur le passé, en forgeant un vers à la manière d’Euripide :
... les thermes de Néron et l’eau de Marcia.
Voilà comment naît une tragédie, lorsque, sur le chemin des sots, le sort met quelque désagrément.
- Hélas ! quand reverrai-je Athènes et l’Acropole ?
- Malheureux ! Ce que tu vois tous les jours ne te suffit donc pas ? Que peux-tu voir de plus noble, de plus grand que le soleil, la lune, les étoiles, la terre entière, la mer ? Si tu suis les desseins de Celui qui régit l’univers, si tu L’emportes partout dans ton cœur, qu’as-tu encore besoin de quatre bouts de marbre et d’un joli rocher ? Lorsqu’il te faudra dire adieu au soleil et à la lune, que feras-tu ? Comptes-tu t’asseoir par terre et pleurer comme un enfant ? Qu’as-tu fait à l’école ? Qu’as-tu appris ? Qu’as-tu retenu ? »
Encore une des clés du bonheur : se contenter de ce que l’on voit tous les jours.
Et si jamais c’est moche, regarder le ciel, les nuages, la mer si l’on a la chance d’être à côté, les arbres, les animaux et les végétaux, la vie qui nous entoure et qui est en nous et qui est nous, le soleil, la lune et les étoiles...