Une vie divine

ENCORE UN VISION NEGATIVE DES CHOSES
Page 218 :
« Les papiers de M.N., on le sait, ont été trafiqués après son effondrement. La mère veillait, la soeur surveillait, les amis étaient plus ou moins en veilleuse. Rien de plus instructif que les aménagements ou les censures qui ont visé son ultime chef-d'oeuvre, Ecce homo. Le sous-tire, on s'en souvient, est Comment on devient ce que l'on est. Bizarre formule, qui conjugue à l'envers être et devenir. (...) Il faut traverser une multitude de situations ou d'événements qu'on n'est pas. On ne devient pas forcément ce qu'on est. Les fausses directions abondent. Voilà pourquoi la plupart des humains deviennent ce qu'ils ne sont pas. Ils sont violemment encouragés dans ce sens par l'illusionnisme familial et social à travers les âges. »

On pourrait aussi dire que la plupart des humains manquent de courage pour devenir ce qu'ils sont, ou bien qu'ils se trompent sur qui ils sont, ce qui ramène la responsabilité à l'individu et non à la société. Et s'ils n'ont pas eu ce courage - ou cette audace - ou s'ils l'ont eu et que ce dernier les a amenés ailleurs que là où ils croyaient aller, peut-être que malgré tout ils sont devenus ce qu'ils sont. Tout ça n'est que vison de l'esprit, croyance, impossible d'être objectif sur le sujet. (Un sujet parfait à développer pour celles et ceux qui aiment se faire des noeuds dans la tête.)

NIETZSCHE, SA MERE ET SA SOEUR
Page 219 :
" En devenant ce qu'il est (et qui, pour lui, doit se répéter éternellement), M.N. trouve sur son chemin une objection terrifiante : sa vertigineuse pensée d'abîme (l'éternel retour) implique aussi le retour de sa mère et de sa soeur, qu'il traite directement de « canailles » et de « venimeuses vermines » :
« La manière dont, jusqu'à l'instant présent, ma mère et ma soeur me traitent, m'inspire une indicible horreur : c'est une véritable machine infernale qui est à l'oeuvre, et cherche avec une infaillible sûreté le moment où l'on peut me blesser le plus cruellement – dans mes plus hauts moments... car aucune force ne permet alors de se défendre de cette venimeuse vermine... » "

J'ai bien fait de mettre les miennes à distance.

CONFIRMATION QUE SOLLERS N'EST PAS GAI, ASSEZ PROCHE DE CIORAN FINALEMENT
Page 224 :
« J'ai repris mes dérives sans but dans Paris, quartiers par quartiers, boulevards, avenues, quais, rues, impasses. Deux ou trois heures pour rien, le jour, la nuit. Je prends un autobus, je descends n'importe où, je vais de son départ à son arrivée à travers la ville. J'observe les voyageurs, les filles, les mères de famille, les garçons, les étrangers, les enfants, les vieux. J'aime les endroits déserts, une joie sourde les habite dans la misère. Je me retrouve ensuite sous ma lampe rouge, lisant M.N. :

« Il pourrait venir un jour un tyran qui se rendrait maître de la plèbe et noierait le temps dans des eaux peu profondes. »

Le tyran est désormais invisible, partout, nulle part. Le temps est noyé, pas de doute. La plèbe dort, c'est encore ce qui peut lui arriver de mieux. »

SOLLERS N'AIME PAS LES PHILOSOPHES D'AUJOURD'HUI
Page 227 :
« Des philosophes ? Il y en avait encore récemment, paraît-il, et voici un recueil qui le prouve. On peut voir leurs photos. Ca dit tout. Quelques tronches campagnardes vicieusement honnêtes, une série de cadres dans une entreprise de pharmacie ou d'humanitarisme mondial, des silhouettes morales, l'horrible habillage du Bien aseptisé avec sa grimace forcée habituelle. Quelques-uns essaient de faire compliqué, mais le but est le Bien, aucun doute. On ne les voit pas assis au coin des rues avec une pancarte « Pour penser », ce serait pourtant drôle, ces deux pancartes côte à côte, « Pour penser », « Pour vivre ». On comparerait les recettes en fin de journée pour avoir une idée plus précise de la solidarité ambiante. Après tout, il n'y a pas que les tremblements de terre, les raz-de-marée, les réfugiés, les forçats de la faim, les damnés de la terre. On pourrait aussi ajouter d'autres pancartes : « Pour éviter des révoltes », ou bien : « Ma mort est aussi la vôtre », ou bien : « Faites-vous pardonner ». Que disent les philosophes ? Que la vie est dure, la pensée difficile, le visage de l'autre infini et sacré (pas celui du mendiant, là, sous leurs yeux, mais une image, la plus lointaine possible). Des généralités, toujours, et pas drôles. On sent chez eux, comme a osé le dire M.N., « une débilité intestinale et une neurasthénie fatalement inhérente aux prêtres de tous les temps ». Ce nouveau clergé a eu son heure de puissance et de gloire. Lui aussi est en cours de disparition digérée. »

Nietzsche et Sollers y vont fort : « débilité intestinale » !
Cela me fait rire.