Une vie divine

PHILOSOPHIE ET PLAISIR
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« Un des exercices avec Nelly consiste à prendre un texte philosophique bien idéaliste, pontifiant, moral, sentimental, abstrait, humaniste, correct, nigaud, faux. Elle s'installe sur le canapé, relève sa jupe, montre bièvement qu'elle n'a pas de culotte, et commence à lire sérieusement le texte en question, pendant que je la mets. Le résultat est assez vite atteint grâce à l'exubérante dissonance ambiante. Je citerai seulement, comme très efficace, des passages entiers de la Critique de la raison pure, vous savez, la loi, le ciel étoilé au-dessus de nos têtes, tout ça. Jamais de noms d'auteurs, uniquement le sérieux des textes, leur pathos, leur emphase, leur bêtise, leur illusion. Les appels à l'au-delà, au sacrifice, au travail, à la patrie, à la responsabilité, à la solidarité, à la mort sont particulièrement bienvenus. Un certain lyrisme compassé est de bon augure, de même que toute évocation romantique ou naturaliste de crise d'identité ou de labyrinthe sans issue. Plus c'est idéalisant, prêcheur, tarte, plus ça fait bander. Plus c'est lourd, embarrassé, grave, morbide, plus ça fait jouir. Je suis dans la position du pénitent, du fidèle ou de l'aspirant qui écoute un cours d'instruction religieuse, militaire, civique, une exhortation à la maîtrise et au dépassement de soi. Je suis à l'école, dans un camp d'entraînement, objet d'un recrutement ou d'un endoctrinement pour le Bien contre le Mal. Surtout pas de textes érotiques ou pornographiques, ils retarderaient l'érection, l'éjaculation, le spasme inspiré de Nelly. Je vois le Bien, je l'approuve, mais je choisis le Mal, c'est plus fort que moi. J'incarne la brute, l'animal, l'élève taré, l'ours, le nègre, le sale esclave inéducable. Il n'est pas question de rire (sauf après), tout cela est profond, sacré, immémorial. Nelly est sérieuse. Je suis sérieux. Notre histoire remonte le temps, se perd dans la préhistoire, depuis les cavernes jusqu'aux salles de bains. Nelly, à ce moment-là, cuisses ouvertes, seins dehors, est splendide, noire, hiératique, grande déesse et prêtresse de l'autre rive. Elle arrête brusquement sa lecture, éteint la lampe, change de voix, tombe dans les mots maudits, m'embresse avidement, s'effondre. On reprend pied dans l'ombre avec un fou rire. Les morts sont contents. »