La possibilité d'une île

CA SENT LA MORT
Page 427 :
« Nous sommes en septembre, les derniers vacanciers vont repartir ; avec eux les derniers seins, les dernières touffes ; les derniers micro-mondes accessibles. Un automne interminable m’attend, suivit d’un hiver sidéral ; et cette fois, j’ai réellement terminé ma tâche, j’ai dépassé les toutes dernières minutes, il n’y a plus de justification à ma présence ici, lus de mise en relation, d’objectif assignable. Il y a toute fois quelque chose, quelque chose d’affreux, qui flotte dans l’espace, et semble vouloir s’approcher. Avant toute tristesse, avant tout chagrin ou tout manque nettement définissable, il y a autre chose, qui pourrait s’appeler la terreur pure de l’espace. Etait-ce cela, le dernier stade ? Qu’avais-je fait pour mériter un tel sort ? Et qu’avaient fait, en général, les hommes ? Je ne sens plus de haine en moi, plus rien à quoi m’accrocher, plus de repère ni d’indice ; la peur est là, vérité de toute chose, en tout égale au monde observable. Il n’y a plus de monde réel, de monde senti, de monde humain, je suis sorti du temps, je n’ai plus de passé ni d’avenir, je n’ai plus de tristesse ni de projet, de nostalgie, d’abandon ni d’espérance ; il n’y a plus que la peur. »

Eh, oui... cela nous fait peur.

UNE VISION DE LA SURPOPULATION
page 445 :
DANIEL25
« "Jusqu’à quand se perpétueront les conditions du malheur ?" s’interroge la Sœur suprême dans sa Seconde Réfutation de l’Humanisme. "Elles se perpétueront, répond-elle aussitôt, tant que les femmes continueront d’enfanter." Aucun problème humain, enseigne la Sœur suprême, n’aurait pu trouver l’ébauche d’une solution sans une limitation drastique de la densité de la population terrestre. Une opportunité historique exceptionnelle de dépeuplement raisonné s’était offerte au début du XXIe siècle, poursuivait-elle, à la fois en Europe par le biais de la dénatalité et en Afrique par celui des épidémies et du sida. L’humanité avait préféré gâcher cette chance par l’adoption d’une politique d’immigration massive, et portait donc l’entière responsabilité des guerres ethniques et religieuses qui s’ensuivirent, et qui devaient constituer le prélude à la Première Diminution. »

J’espère que nous trouverons de meilleures solutions que les deux exposées ici.

AMOUR
Page 449 :
DANIEL25
« Malgré ma lecture attentive de la narration de Daniel1 je n’avais toujours pas totalement compris ce que les hommes entendaient par l’amour, je n’avais pas saisi l’intégralité des sens multiples, contradictoires qu’ils donnaient à ce terme ; j’avais saisi la brutalité du combat sexuel, l’insoutenable douleur de l’isolement affectif, mais je ne voyais toujours pas ce qui leur avait permis d’espérer qu’ils pourraient, entre ces aspirations contraires, établir une forme de synthèse. A l’issue pourtant de ces quelques semaines de voyage dans les sierras de l’intérieur de l’Espagne jamais je ne m’étais senti aussi près d’aimer, dans le sens le plus élevé qu’ils donnaient à ce terme ; jamais je n’avais été aussi près de ressentir personnellement « ce que la vie a de meilleur », pour reprendre les mots utilisés par Daniel1 dans son poème terminal, et je comprenais que la nostalgie de ce sentiment ait pu précipiter Marie23 sur les routes, si loin de là, sur l’autre rive de l’Atlantique. J’étais à vrai dire moi-même entraîné sur un chemin tout aussi hypothétique, mais il m’était devenu indifférent d’atteindre ma destination : ce que je voulais au fond c’était continuer à cheminer avec Fox par les prairies et les montagnes, connaître encore les réveils, les bains dans une rivière glacée, les minutes passées à se sécher au soleil, les soirées ensemble autour du feu à la lumière des étoiles. J’étais parvenu à l’innocence, à un état non conflictuel et non relatif, je n’avais plus de plan ni d’objectif, et mon individualité se dissolvait dans la série indéfinie des jours ; j’étais heureux. »

Je ressens pour ma part beaucoup mieux cet amour au sens général (« dans le sens le plus élevé » écrit M.H.) que l’amour comme on en parle le plus souvent - pour la personne aimée par exemple - que je considère parfois de façon pratique, comme un échange, une communication privilégiée entre deux êtres.