La possibilité d'une île

HONNETETE
Page 400 :
« Je compris alors la gêne qui les avait tous, plus ou moins, saisis : ma découverte sur le bonheur réservé à la jeunesse et sur le sacrifice des générations n’en était nullement une, tout le monde ici l’avait parfaitement compris ; Vincent l’avait compris, Lucas l’avait compris, et la plupart des adeptes aussi. Sans doute Isabelle aussi en avait-elle été consciente depuis longtemps, et elle s’était suicidée sans émotion, sous l’effet d’une décision rationnelle, comme on demande une deuxième donne une fois la partie mal engagée – dans les jeux, peu nombreux, qui le permettent. Etais-je plus bête que la moyenne ? demandai-je à Vincent le soir même alors que je prenais l’apéritif chez lui. Non, répondit-il sans s’émouvoir, sur le plan intellectuel je me situais en réalité légèrement au-dessus de la moyenne, et sur le plan moral j’étais semblable à tous : un peu sentimental, un peu cynique, comme la plupart des hommes. J’étais seulement très honnête, là résidait ma vraie spécificité ; j’étais, par rapport aux normes en usage dans l’humanité, d’une honnêteté presque incroyable. Je ne devais pas me formaliser de ces remarques, ajouta-t-il, tout cela aurait déjà pu se déduire de mon immense succès public ; et c’était également ce qui donnait un prix incomparable à mon récit de vie. »

« Etais-je plus bête que la moyenne ?
Non. (...) J’étais seulement très honnête, (...) d’une honnêteté presque incroyable. »

JE ME JETTE DES FLEURS
Page 413 :
DANIEL25,15
« Inaugurant une tradition de désinvolture par rapport aux données scientifiques qui devait conduire la philosophie à sa perte, le penseur humain Friedrich Nietzsche voyait dans l’homme « l’espèce dont le type n’est pas encore fixé ». Si les humains ne justifiaient nullement une telle appréciation – moins en tout cas que la plupart des espèces animales -, elle ne s’applique pas davantage aux néo-humains qui prirent leur suite. »

Je me jette des fleurs car, si je suis philosophe, ma pensée repose justement sur des données scientifiques.

HAINE
Page 417 :
« Je haïssais l’humanité, c’est certain, je l’avais haïe dès le début, et le malheur rendant mauvais je la haïssais aujourd’hui encore bien davantage. En même temps j’étais devenu un pur toutou, qu’un simple morceau de sucre aurait suffit à apaiser (je ne pensais même pas spécialement au corps d’Esther, n’importe quoi aurait convenu : des seins, une touffe) ; mais personne ne me le tendrait, ce morceau de sucre, et j’étais bien parti pour terminer ma vie comme je l’avais commencée : dans la déréliction et dans la rage, dans un état de panique haineuse encore exacerbée par la chaleur de l’été. »

Dans un magazine Psychologie datant de septembre 2005, on apprend que la mère de Michel Houellebecq « a confié son éducation à ses grands-parents parce qu’elle reconnaissait être incapable de s’occuper de lui. » On apprend aussi que son père « en revanche, s’est occupé de lui, qu’il a toujours été entouré matériellement... »
Matériellement...
Il ne voit plus sa mère – qui habite à La Réunion - depuis 1991.
L’article dit aussi qu’il ne laisse personne indifférent, que nous l’aimons ou le haïssons, parce qu’il « pointe ce que nous nous efforçons de ne pas voir. (...) Il nous rappelle au réel le plus quotidien, le plus banal, le plus « moyen » de la classe moyenne. (...) Il nous contraint au principe de réalité et nous met en rapport avec nos propres failles. »

HEGEL
Page 420 :
« Peut-être ce grossier imbécile de Hegel avait-il vu juste, au bout du compte, peut-être étais-je une ruse de la raison. »

Je ne sais pas ce que peut être une ruse de la raison.
M.H. défend ensuite l’idée que l’espèce qui nous succèdera ne sera pas au même degré que nous une espèce sociale :

« La sociabilité avait fait son temps, elle avait joué son rôle historique ; elle avait été indispensable dans les premiers temps de l’apparition de l’intelligence humaine, mais elle n’était plus aujourd’hui qu’un vestige inutile et encombrant. »

Vu la façon dont vivent Daniel et ses clones, oui ; mais je ne peux m’empêcher de penser que dans un avenir assez proche, la solidarité (si ce n’est la sociabilité) s’intensifiera pour que nous puissions faire face - ensemble - aux problèmes du monde très moderne - et étrange et difficile - que nous abordons. Quant à la sociabilité, je n’ai aucune idée de ce qu’elle deviendra.

UNE VISION DE L’AMOUR
Page 421 :
"Quand à l’amour, il ne fallait plus y compter : j’étais sans doute un des derniers hommes de ma génération à m’aimer suffisamment peu pour être capable d’aimer quelqu’un d’autre, encore ne l’avais-je été que rarement, deux fois dans ma vie exactement. Il n’y a pas d’amour dans la liberté individuelle, dans l’indépendance, c’est tout simplement un mensonge, et l’un des plus grossiers qui puisse se concevoir ; il n’y a d’amour que dans le désir d’anéantissement, de fusion, de disparition individuelle, dans une sorte comme on disait autrefois de sentiment océanique, dans quelque chose de toute façon qui était, au moins dans un futur proche, condamné."

Serait-ce cette liberté individuelle, cette indépendance, qui rendraient mes amours difficiles ?
Je crois bien.