Houellebecq
Par sanieptia le mercredi 2 novembre 2005, 19:43 - Michel Houellebecq - Lien permanent
La possiblité d'une île
J’AIME BIEN M.H., MAIS PARFOIS, IL M’ANGOISSE
Page 379 :
Isabelle, la femme de sa vie (bien avant Esther, ils ne sont plus ensembles depuis longtemps) vient de mettre fin à ses jours. C’est elle qui avait la garde du chien après la séparation ; lui le prenait de temps en temps, pour quelques jours ou plus longtemps. Là, il vient de le récupérer au chenil où sa maîtresse l’avait laissé.
« C’est le jour de Noël, en milieu de matinée, que j’appris le suicide d’Isabelle. Je ne fus pas réellement surpris : en l’espace de quelques minutes, je sentis que s’installait en moi une espèce de vide ; mais il s’agissait d’un vide prévisible, attendu. Je savais depuis mon départ de Biarritz qu’elle finirait par se tuer ; je le savais depuis un regard que nous avions échangé, ce dernier matin, alors que je franchissais le seuil de sa cuisine pour monter dans le taxi qui m’emmenait à la gare. Je me dotais aussi qu’elle attendrait la mort de sa mère pour la soigner jusqu’au bout, et pour ne pas lui faire de peine. Je savais enfin que j’allais moi-même, tôt ou tard, me diriger vers une solution du même ordre.
(...)
Je passai un réveillon étrange, seul dans ma chambre de la Villa Eugénie, à ruminer des pensées simples et terminales, extrêmement peu contradictoires. Au matin du 2 janvier, je passai chercher Fox. Il me fallait malheureusement, avant de partir, retourner dans l'appartement d'Isabelle pour prendre les papiers nécessaires au règlement de la succession. Dès notre arrivée à l'entrée de la résidence, je remarquai que Fox tressaillait d’impatience joyeuse ; il avait encore un peu grossi, les Corgi sont une race sujette à l'embonpoint, mais il courut jusqu'à la porte d’Isabelle, puis, essoufflé, s'arrêta pour m'attendre alors que je remontais, sur un rythme beaucoup plus lent, l’allée de marronniers dénudés par l'hiver. Il poussa de petits jappements d'impatience au moment où je cherchais les clefs ; pauvre bonhomme, me dis-je, pauvre petit bonhomme. Dès que j'eus ouvert la porte il se précipita à l’intérieur de l'appartement, en fit rapidement le tour, puis revint et me jeta un regard interrogateur. Pendant que je cherchais dans le secrétaire d'Isabelle il repartit plusieurs fois, explorant une à une les pièces en reniflant un peu partout puis revenant vers moi, s'arrêtant à la porte de la chambre et me regardant avec une expression dépitée. Toute fin de vie quelconque s'apparente plus ou moins au rangement ; on n'a plus envie de se lancer dans un projet neuf, on se contente d’expédier les affaires courantes. Toute chose que l'on n'a jamais faite, fût-elle aussi anodine que préparer une mayonnaise ou disputer une partie d'échecs, devient peu à peu inaccessible, le désir de toute nouvelle expérience comme de toute nouvelle sensation disparaît absolument. Les choses, quoiqu’il en soit, étaient remarquablement rangées, et il ne me fallut que quelques minutes pour retrouver le testament d'Isabelle, l'acte de propriété de l'appartement. Je n’avais pas l'intention de voir le notaire tout de suite, je me disais que je reviendrais ultérieurement à Biarritz, tout en sachant qu'il s'agirait d'une démarche pénible, que je n'aurais probablement jamais le courage d'accomplir, mais cela n'avait plus beaucoup d'importance, plus rien n'avait beaucoup d'importance à présent. En ouvrant l'enveloppe, je m'aperçus que cette démarche elle-même serait inutile : elle avait légué ses biens à l'Église élohimite, je reconnus le contrat type ; les services juridiques allaient s'en occuper. »
Quand on n’a envie de rien, quand toute motivation a disparue, quand on a l’impression que rien ne sert à rien, que rien n’a plus vraiment d’importance... Il faut vite se faire aider, ou, comme les héros de ce livre, disparaître.