La possibilité d’une île

RELIGION
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« C’était une nuit exceptionnelle, me dit-il ; il sentait encore mieux que d’habitude les ondes venues des étoiles, les ondes pleines de l’amour que nous portaient les Elohim ; c’était par une nuit semblable, il en était convaincu, qu’ils reviendraient parmi nous. Je ne savais pas trop quoi lui répondre. Non seulement je n’avais jamais adhéré à une croyance religieuse, mais je n’en avais même jamais envisagé la possibilité. Pour moi, les choses étaient exactement ce qu’elles paraissaient être : l’homme était une espèce animale, issue d’autres espèces animales par un processus d’évolution tortueux et pénible ; il était composé de matière configurée en organes, et après sa mort ces organes se décomposaient, se transformaient en molécules plus simples ; il ne subsistait plus aucune activité cérébrale, de pensée, ni évidemment quoi que ce soit qui puisse être assimilé à un esprit ou à une âme. Mon athéisme était si monolithique, si radical que je n’avais même jamais réussi à prendre ces sujets totalement au sérieux. Durant mes années de lycée, lorsque je discutais avec un chrétien, un musulman ou un juif, j’avais toujours eu la sensation que leur croyance était à prendre en quelque sorte au second degré ; qu’ils ne croyaient évidemment pas, directement et au sens propre, à la réalité des dogmes proposés, mais qu’il s’agissait d’un signe de reconnaissance, d’une sorte de mot de passe leur permettant l’accès à la communauté des croyants – un peu comme aurait pu le faire la grunge music, ou Doom Generation pour les amateurs de ce jeu. Le sérieux pesant qu’ils apportaient parfois à débattre entre des positions théologiques également absurdes semblait aller à l’encontre de cette hypothèse ; mais il en allait de même, au fond, pour les véritables amateurs d’un jeu : pour un joueur d’échec, ou un participant réellement immergé dans un jeu de rôle, l’espace fictif du jeu est une chose en tous points sérieuse et réelle, on peut même dire que rien d’autre n’existe pour lui, pendant la durée du jeu tout du moins.
Cette agaçante énigme, représentée par les croyants se reposait donc à moi, pratiquement dans les mêmes termes, pour les hélohimites. »

Et la solution de l’énigme est : l’humain a besoin de croire, l’athéisme ne suffit pas (si l’on veut être heureux je veux dire, dans le cas contraire, on peut s’en contenter).