Il s'agit du troisième texte d'un livre que Bukowski a écrit quelques années avant sa mort : Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau édité chez Grasset en 1999 (cinq ans après sa mort) avec des illustrations de Robert Crumb. C'est le seul journal qu'il ait écrit, à la demande d'un ami. Vous comprendrez mon affection pour ce livre, moi qui aime les jounaux, et ma joie de voir un jour ce livre de lui à la Fnac ! quatre ans après Pulp (le seul livre de lui que je n'ai pas aimé).
Cet homme a énormément compté pour moi. Et j'attend qu'on le place aux côtés des plus grands (Proust, Céline, Dostoïevski... et il y en a beaucoup). J'espère que je verrai ça avant de mourir, parce que pour moi, c'est un grand, un très grand, bien plus grand qu'on ne se l'imagine.
Il m'a montré que la littérature pouvait être simple, belle et profonde (et drôle !) Il m'a dit des choses sur la vie que bien peu ont réussi à me dire.
En son honneur, tout en installant son texte ici, j'ai fait passé ma radio préféré (AOL) de "scène française" à "classical 101"

11.9.91
1h20
Il faut que je me coupe les ongles de pieds. Voilà deux semaines déjà que je me sens à l'étroit dans mes chaussures. Et quoique je n'en ignore pas la raison, je ne trouve pas un moment pour y remédier. Je suis constamment à la bourre, le temps passe et je trépasse. Bien sûr, si je me tenais à l'écart des champs de courses, j'aurais du temps à revendre. Ma vie durant, je me suis battu afin que me soit accordée cette minute supplémentaire qui me permettrait de mener à bien mes projets. Il y aura toujours eu ceci ou cela pour m'empêcher de me réaliser.
Si je souhaite me couper cette nuit les ongles de pieds, il va me falloir déployer une énergie considérable. Oui, d'accord, je sais qu'il existe des malheureux qui crèvent d'un cancer, ou qui dorment dans la rue avec pour seul toit un carton d'emballage, tandis que je débloque sur un sujet si trivial. Ce faisant, j'adhère probablement plus au monde réel que n'importe quel zombie se tapant, chaque année à la télé, cent soixante-deux parties de base-ball. J'ai vécu dans la poubelle, je n'en suis toujours pas sorti, aussi rengainez vos airs supérieurs. C'est miracle ? et je m'en félicite ? que je sois encore vivant à 71 ans et que je blablate sur mes ongles de pieds.
J'ai lu les philosophes. Ce sont de curieux personnages, ni moroses ni émasculés, de vrais joueurs. Descartes, par exemple, à peine entre-t-il dans la partie qu'il fait monter les enchères : nos prédécesseurs n'ont dit que des conneries. Et d'affirmer que les mathématiques constituent l'indiscutable moyen de découvrir la vérité. Beauté de la mécanique. Puis rapplique Hume qui conteste toute approche scientifique de la connaissance. Après quoi, c'est au tour de Kierkegaard d'abattre son jeu : « J'enfonce mon doigt dans le cours de ma vie ? il ne sent rien. Quel est mon avenir ? » Et enfin survient Sartre qui proclame l'absurdité de toute existence.
J'adore ces mecs. Ils ébranlent l'univers. Mais d'avoir pensé de la sorte leur a-t-il évité les migraines ? Le dépôt de tartre sur les dents ? Quand vous prenez ce genre d'hommes et que vous les opposez aux figures que je vois déambuler dans les rues ou gameler dans les cafétérias ou parader à la télé, la différence me paraît si gigantesque que quelque chose se déchire en moi, comme si l'on me décrochait des coups de latte dans le bide.
En vérité, ce n'est pas encore cette nuit que je me couperai les ongles des pieds. Je ne suis pas timbré bien que je ne sois pas non plus dans la norme. Il se peut même que j'aie une araignée au plafond. Reste que, lorsqu'il fera jour et que sonneront 14 heures, le départ de la première course sera donné à Del Mar. Je joue tous les jours, je parie dans toutes les courses. Sur ce, je vais aller me pieuter, les rasoirs que j'ai au bout des pieds n'auront qu'à labourer mes jolis draps. Bonne nuit !