Les artistes... Les choses de l'esprit...
Par sanieptia le dimanche 8 mai 2005, 13:11 - Paul Léautaud - Lien permanent
Extrait du Journal Littéraire, Tome II, juin 1938 - février 1940, de Paul Léautaud (Mercure de France) page 1216
Livre que je lis quand je n'en ai pas pas d'autre, et je que je lirai peut-être toute ma vie (parce qu'après il y a le tome III, et avant le tome I, que je n'ai pas lus, et toutes ses autres oeuvres...)
La vie, avec lui (la vraie vie) se déroule sous mes yeux.
Je tiens à préciser aussi que Vallette est Alfred Vallette, créateur de la revue littéraire Mercure de France en 1890, et de la maison d'édition du même nom qui suivra. Paul Léautaud est écrivain, mais surtout, employé de la maison ; Valette est son patron en quelque sorte.
Nous sommes en 1933. (Le célèbre livre de Céline, Voyage au Bout de la Nuit, vient de sortir - fin 1932 - et de rater le Goncourt.
"Vendredi 3 Février. - Je parlais tantôt avec Vallette de tout ce que font faire de réflexions, de comparaisons, les articles de Porché sur Verlaine et Rimbaud, cette dualité, prodigieuse, chez Verlaine, d'une pareille brute alcoolique et meurtrière et d’un poète d'une spiritualité comme on en a rarement vu. Je lui disais à ce propos une réflexion que j'ai faite ces jours-ci, qu'il est tout de même extrêmement curieux, quand on considère ce qu'est en réalité l’humanité, occupée de choses basses, laides, vulgaires, uniquement matérielles, appétits de la chair ou appétits d'argent, travaux grossiers, plaisirs du même ordre, de voir que ce qui reste, pourtant, qui domine, qui continue à vivre, ce sont les choses de l’esprit, les hommes qui se sont occupés des choses de l'esprit. Pas les guerriers, ni les diplomates, ni les monarques, ni les politiques. Non ! les artistes, les écrivains, les poètes. C'est d'eux seuls que cette humanité si basse se souvient, c'est à eux seuls qu'elle élève des autels. Y a-t-il donc chez les hommes, malgré tout, une aspiration à l’esprit ? Est-ce donc l'esprit qui compte le plus, qui domine ? C’est extrêmement curieux à considérer, d'autant qu'on voit généralement ces mêmes hommes, voués aux choses de l’esprit, plutôt peu entourés de leur vivant par les hommes de leur temps. Vallette m'a répondu qu'il n'y a pas à en douter : c’est l’esprit qui compte seul, qui domine tout. Cet exemple, pour lui : le siècle de Louis XIV. Un grand siècle, pourtant. Un grand siècle politique. Un grand roi. De grands ministres. Quels noms sont restés ? Racine, Corneille, Molière, Pascal, etc., etc. Les hommes qui se sont occupés des choses de l'esprit. Chamfort !... Et on peut en dire autant de toutes les époques. Je me rappelais en l’écoutant le mot de Stendhal à Balzac dans sa lettre à propos de l’article sur La Chartreuse : « Qui parlera de M. de Villèle dans cent ans ?... tandis que le Roman comique est aujourd'hui ce que sera Le Père Goriot en 1980. » Cela justifie même, aux yeux de Vallette, en forçant un peu, l'orgueil des artistes, des écrivains, qui peuvent avoir plus ou moins de talent, écrire ou accomplir des choses plus ou moins durables, mais qui ont conscience, qui savent qu'ils s’occupent de choses qui dominent toutes les autres, qui sont au-dessus de toutes les autres."