Paul Léautaud 1872 - 1956
Journal littéraire
Tome I : novembre 1893 – juin 1928
25 Août 1903
Page 81 :
« Départ Bl… Elle va décidément vivre chez elle. J’ai été cette après-midi
voir son appartement. C’est très bien. Seul de nouveau comme autrefois, avec
ceci en plus, que je suis malade. A quoi bon cinq ans et demi de liaison, dont
trois et demi de ménage. Enfin, depuis plus d’un mois qu’elle était à
Vincennes, j’ai pu m’habitué un peu. Les soirées vagabondes, les dimanches
pesants, toute l’affreuse vie que me créent mes incessants accès de fatigue, de
goût à rien, de doute, vont recommencer. A quoi est-ce que je tiens, bien au
fond, et quoi ou qui tient à moi ? N’y pas songer. La réponse serait
peut-être : rien, et personne. Tâcher de vivre. J’ai trente et un ans
passés. Quarante et un viendra bientôt, puis cinquante et un, puis peut-être
soixante et un, puis il faudra s’en aller, quitter tout, tout, et pour quel
toujours. Et il en sera de même pour elle, et deux êtres qui auront vécu si
près, vieilliront séparés. Tout à l’heure, elle pleurait en embrassant Boule
sur le lit. Pauvre femme, elle est aussi sensible que moi, aussi attachée,
aussi tendre en cachette. Qu’elle est jolie quand elle est heureuse ! Je
l’ai bien fait pleurer, et elle m’a aussi souvent fait de la peine. Allons, une
croix sur tout cela. Tout à l’heure, rue Gay-Lussac, je la reconduisais, elle
m’a fait la quitter comme si elle avait quelqu’un à voir.
Je dois noter, pour être vrai, ce ridicule : j’ai deux ou trois larmes
en écrivant ceci. »
Tâcher de vivre…
Heureux si possible.