Paul Léautaud (1872-1956) - Journal littéraire (Tome I, novembre
1893 - juin 1928) - Mercure de France
La maîtresse de Léautaud est soucieuse des apparences
Nous sommes en 1924
Page 1432:
"Vendredi 22 Février. - Ma chère amie sait que je déjeune demain chez les
époux Maurice Martin du Gard. Elle ne fait que me parler de mes maladresses de
maintien, de mon manque d'éducation, de mon sans-gêne partout, de mon manque
d'habitude du monde, en me recommandant de tâcher de ne pas faire rire de moi
par derrière. Il est toujours amusant d'entendre ces gens qui sont férus
d'éducation vous donner des conseils, et notamment les petits bourgeois du
genre de ma chère amie et de son vieil époux. Quand on l'a entendu raconter
que, lorsqu'elle était jeune et qu'elle allait au restaurant, elle mangeait
soigneusement les plats jusqu'à la dernière bouchée, "ne voulant rien laisser
de ce qu'elle payait", quand on la voit dire à ses invités le prix de ce
qu'elle leur sert, quand on l'entend, quand nous allons manger à l'hôtel, soit
à Préfailles, soit à Pornic, calculer ce que coûte chaque plat qu'on apporte,
quand on l'entend considérer tout ce qui se trouve chez elle sous l'aspect de
la valeur marchande, qu'il s'agisse même du moindre chromo - quand on le voit,
lui, manger de la façon la plus répugnante, écrasant tout dans son assiette, la
salissant jusqu'à l'extrême bord, se moucher et cracher à table en étalant tout
grand son mouchoir, fumer en vous soufflant sa fumée en plein visage, se mettre
à lire sur une table couverte de débris de pain, d'assiettes et de couverts
sales, quand on l'entend parler sans cesse de son catarrhe et de sa
constipation, quand on voit et entend cela de la part de tous les deux, on ne
peut que rire de les voir se poser en professeurs de bienséance. Comme je l'ai
dit souvent à ma chère amie: "Vous croyez donc que je ne suis jamais allé chez
personne avant de venir profiter de vos belles manières. Je suis tout de même
un peu sorti, vous savez, avant de vous connaître." Comme elle recommençait ce
soir son couplet avant mon départ, je lui ai dit: "Parlez toujours, ma chère
amie. Vous êtes fort drôle. Il y a tout de même des points de vue qui vous
échappent." Elle s'est récriée que rien de lui échappe et qu'elle comprenait
parfaitement. En réalité, elle ne soupçonnait pas un mot de ce que je voulait
dire, à savoir ceci: que je suis tout de même pour Maurice Martin du Gard un
aîné d'une certaine espèce et que cela agit sur nos rapports, que de plus il a
probablement plus de fantaisie dans l'esprit et ne doit pas tout juger si
protocolairement comme de petits bourgeois du modèle de ma chère amie, et
qu'enfin, depuis le temps qu'il me connaît, rien ne l'obligeait, lui, comme sa
femme, à m'inviter et qu'ils m'auraient laissé tranquille si j'étais si
"choquant". Ma chère amie ne se doute pas, malgré toute sa bonne éducation,
qu'elle commet quelque goujaterie à me parler comme elle fait dans des
circonstances de cette sorte."
Léautaud taquin après un déjeuner s'est parfaitement déroulé
Page 1437:
"Quand je suis rentré, ma chère amie m'a demandé comment s'est passé mon
déjeuner chez Martin du Gard. J'ai répondu: "Oh! pas très bien. - Comment cela?
- Oui, je me suis mal tenu à table. Martin du Gard m'a fait des reproches. Je
me suis moqué de lui. Il s'est fâché."