Léautaud le pacifiste, l'Alsace-Lorraine, 1 500 000 Français morts, équilibre des forces en Europe, commerce
Mardi 1er mai 1928:
"Une chose bien amusante dans les élections, une chose qui me comble d'aise, une chose qui est d'une bouffonnerie qui devrait bien éclairer les hommes, s'ils étaient moins bêtes.
"Quand l'Alsace-Lorraine est devenue allemande, après la guerre de 1870, elle a nommé des députés au Parlement allemand. Ces députés ont représenté pendant des années à ce parlement l'Alsace-Lorraine restée française de coeur, toujours attachée à la "mère patrie". Ils étaient les députés "protestataires" contre la violence faite à ces deux provinces.
"Pendant quarante-quatre ans on nous a rasés avec cette histoire de l'Alsace-Lorraine soupirant en silence après le retour de la France. On nous parlait des gens chantant la Marseillaise en cachette, regardant le drapeau français en cachette, etc., etc. Le gouvernement soudoyait là-bas des gens chargés d'entretenir cet état d'esprit ou de lui donner une apparence d'existence.
"La guerre de 1914 a lieu. Nous reprenons l'Alsace-Lorraine. Elle a à nommer des députés au Parlement français. Qu'est-ce qu'elle y envoie? Des députés autonomistes, c'est-à-dire contre la soumission de l'Alsace-Lorraine au régime français. Si bien que nous allons avoir à notre tour des députés protestataires, des députés qui disent: nous ne voulons pas être soumis régime français. 1.500.000 Français morts pour ce résultat? C'est tout de même une belle opération. Sans compter qu'il est bien probable que l'Allemagne fait là-bas pour son compte ce que nous avons fait là-bas pour le nôtre: des agents payés pour entretenir le mouvement autonomiste.
"Autre plaisanterie: nous avons passé quarante-quatre ans à protester devant l'univers de la violence faite à nos "chères provinces" qui "gémissaient sous le joug de l'oppresseur". Les Allemands répondaient que nous avions tord, que les Alsaciens-Lorrains ne se trouvaient pas si malheureux. Ils auraient même pu dire, avec vérité: au contraire. Nous leur répondions à cela: si vous êtes si sûrs de ce que vous dites, organisez donc un referendum, les habitants disant librement ce qu'ils veulent être: Allemand ou Français. - L'Allemagne n'a jamais fait ce referendum et nous en prenions avantage. Je voudrais bien voir maintenant si nous le ferons, nous, ce referendum, si nous demanderons aux Alsaciens-Lorrains de dire carrément, par voie de vote, ce qu'ils veulent être: Français ou Allemands? Je parie bien que non. Et voilà les blagues avec lesquelles on fait marcher les imbéciles, d'un côté ou de l'autre.
"Mêmes blagues pour les pourparlers actuels avec l'Amérique sur la question de renonciation générale à la guerre. L'Amérique seule parle franchement, propose des mesures efficaces. L'Angleterre joue son jeu, se dérobe, son intérêt étant, comme toujours, de voir se conserver des motifs de discorde entre les Etats du continent, surtout entre la France et l'Allemagne. Quant à la France, elle n'est pas peu embarrassée, avec tous les traités guerriers qu'elle a passés ces dernières années avec des pays comme l'abominable Pologne, si dangereuse, la Tchécoslovaquie, leur fournissant par-dessus le marché des armes de toutes sortes et de l'argent, cela fait presque en secret, le pays n'en sachant rien, ne devant savoir qu'au jour du grabuge, tout comme sous une monarchie. Pour nous masquer cet embarras, on nous parle d'un piège de l'Amérique, dans lequel il faut nous garder de tomber. Combien de gens voient clair dans cette comédie! L'Angleterre et la France sont pacifistes en parole, mais en paroles seulement - tout au moins leurs gouvernements. Tous les traités que la France a passés ces dernières années sont en réalité dirigés contre l'Allemagne, et celui avec la Pologne a même ceci de dangereux, qu'il peut nous entraîner dans une guerre qui ne nous regarderait en rien. C'est presque l'histoire de l'Alliance russe qui recommence."
Un peu plus loin, le vendredi 4 mai, avec l'aide de Clemenceau, Léautaud enfonce le clou:
"Encore un bien joli détail, sur la comédie sinistre qu'a été la fameuse guerre du droit de 1914. Un amiral anglais, Consett, a publié un ouvrage dans lequel il établit que pendant toute la guerre, les Anglais et les Américains, dressés même en rivaux dans cette fructueuse opération, n'ont pas cessé de ravitailler l'Allemagne sous le couvert des pays neutres. Nous savions déjà que l'Angleterre s'est refusée à toute négociation pouvant amener la paix, tant que ses intérêts financiers et commerciaux lui faisaient désirer qu'elle continuât. L'histoire du ravitaillement de l'Allemagne qui remplissait ses poches en continuant l'affaiblissement de ses alliés complète cela à merveille. Il paraît que France a dit un jour: "On croit mourir pour la patrie. On meurt pour des industriels." Il n'a pas fait une grande découverte ce jour-là.
"Des histoires de ce genre aident à comprendre la réponse de Clemenceau, il y quelque temps, à un journaliste qui lui demandait s'il écrirait ses souvenirs: "Moi, écrire mes souvenirs? Jamais! Si j'écrivais ce que je sais sur la guerre, plus un français ne voudrait jamais se battre pour la France."