1 - LES SAGESSES ANTIQUES
LE CORPS
Page 24 :
« Je revendique cette subjectivité – et ne crois pas à l’objectivité
revendiquée par les belles âmes qui dissimulent la logique de leurs
prélèvements tout aussi idéologiques que les miens.
La différence entre elles et moi ? L’aveu de mes présupposés : je
propose l’histoire d’une philosophie qui ne se constitue pas contre le
corps, malgré lui ou sans lui, mais avec lui. Comme Spinoza, ou après
lui Gilles Deleuze, et Nietzsche entre eux deux, je tiens que la
question : que peut le corps ? n’a pas encore été vraiment
explorée. Plus encore dans le domaine de la philosophie où la chair, permanence
de la malédiction de saint Paul, passe pour l’incongruité même.
Dans cet ouvrage, je ne me suis pas proposé non plus de répondre
directement à cette question spinoziste, mais d’apporter ma
contribution en biais avec cette galerie de penseurs qui composent
avec le corps, n’en font pas un ennemi à mépriser, maltraiter,
abattre. »
LUMIERES
Page 25 :
« Je propose ici de raconter les grands épisodes de ces équipées profuses
depuis Leucippe jusqu’à Jean-François Lyotard pour le dernier des grands morts,
soit plus de vingt-cinq siècles de couleur, de lumières, de bigarrures
solaires, de chromatismes vivants, de pensées généreuses, de sagesses prodigues
et existentiellement utiles. Inchangée, radieuse et lumineuse, tout
porte à croire que cette philosophie de l’incandescence hédoniste paraît
disponible pour de nouvelles aventures. »
INTRODUCTION
DEUX POIDS DEUX MESURES
Page 27 :
« Une poignée de fragments d’un penseur qui semble majeur – Leucippe –
contre deux mille pages consacrées à célébrer la haine du monde terrestre –
Platon - : voilà comment une civilisation s’oriente vers la lumière ou
l’obscurité.
Recueillir ces fragments, trouver ces pages froissées, endommagées, ces
rouleaux qui tombent en poussière, ces papyrus émiettés relève de la chance et
du hasard. »
LES ANCIENS A NOUVEAU PARMI NOUS
Page 29 :
« Ainsi, donc, des philosophes dits présocratiques dont l’exhumation de
papier, extrêmement récente, date du début du XXe siècle – 1903 exactement. On
la doit à deux archéologues singuliers, Hermann Diels et Walter Kranz,
philologues de formation, qui ont sorti de leur contexte tous les propos
attribués à Pythagore, Anaxagore, Empédocle, Parménide, Héraclite, et autre
Leucippe ou Démocrite, accompagnés de pointures plus modestes, suiveurs,
épigones, imitateurs associés à l’aventure de la philosophie présentée comme
antérieure à Socrate. De sorte qu’avec eux un pan entier de la philosophie
grecque sort des bibliothèques à la manière d’un mur mis au jour par les
excavations d’un chantier. »
LA LOGIQUE DES VAINQUEURS
Page 33 :
« Dans le jeu des contextes, l’un n’est pas le moindre : celui des
enjeux idéologiques qui traversent l’histoire des idées et opposent une
tradition hédoniste à son ennemie familière de l’idéal ascétique. D’un côté
Leucippe, Démocrite, Aristippe, Diogène, Epicure, Lucrèce, Horace, etc. – celle
dont le présent ouvrage rassemble pour la première fois les grandes figures -,
de l’autre, en exacts contemporains, Pythagore, Parménide, Cléanthe, Chrysippe,
Platon, Marc Aurèle, Sénèque. Atomistes, monistes, abdéritains, matérialistes,
hédonistes contre idéalistes, dualistes, éléates, spiritualistes et tenants de
la ligne ascétique. La philosophie, dans sa période grecque, mais également par
la suite, n’a cessé de présenter un double visage dont une seule face est
montrée, privilégiée. Car, en gagnant, Platon, les stoïciens et le
christianisme imposent leurs logiques : haine du monde terrestre,
détestation des passions, des pulsions, des désirs, discrédit jeté sur le
corps, le plaisir, les sens, sacrifice aux forces nocturnes, aux pulsions de
mort. Difficile de demander aux vainqueurs d’écrire objectivement l’histoire
des vaincus… »