être vivant

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 30 octobre 2006

Michel Onfray

Contre-histoire de la philosophie

1 - Les sagesses antiques

ANTIPHON MEDECIN
Page 94 :
« A ma connaissance, Freud ne cite jamais Antiphon d’Athènes, qui pourrait pourtant bien passer pour le précurseur de la discipline créée à Vienne au début du XXe siècle. Qu’on en juge : après avoir eu recours à des libelles d’un genre publicitaires, Antiphon a ouvert près de l’agora de Corinthe un genre de cabinet dans lequel il reçoit des patients qu’il soumet à un traitement qui repose sur la parole. D’abord il écoute dans un tête-à-tête, puis suit une thérapie verbale. Le contenu de cette conversation vise la disparition de la souffrance qui a amené le patient au domicile du philosophe. Les détails de cette médication de l’âme par le verbe étaient sûrement consignés dans son livre L’art d’échapper à l’affliction, mais cet ouivrage n’a pas été retrouvé… »

J’espère qu’on le retrouvera un jour. C’est encore possible je crois ; on arrive de nos jours à lire des manuscrits carbonisés…

GOUROU ? THERAPEUTE ?
« On reconnaissait au sophiste un immense pouvoir de persuasion, une puissance feu verbale considérable. On imagine quel thérapeute il pouvait être. Son option matérialiste, moniste, immanente lui permet de concevoir qu’on peut accéder à la cause profonde du mal, située dans la matière atomique du patient, à l’aide de la parole qui fabrique des représentations utiles pour agir sur le corps et infléchir les logiques de souffrance psychiques, donc corporelles. Les principes de la psychanalyse se trouvent ici ramassés d’une manière étonnante.
Pire, ou mieux, Antiphon donne aux rêves un rôle cardinal dans l’économie de cette thérapie. Il propose en effet de les interpréter. A sa manière, il aurait pu faire du rêve la voie royale qui mène à ce qu’on n’appelait pas encore l’inconscient, mais qui se dissimule dans les atomes psychiques avant de contaminer les atomes somatiques. »

Tout cela il y a 24 ou 25 siècles, c’est assez puissant !

HUMOUR
Page 96 :
« Inventeur de la psychanalyse, il l’est aussi du parangon lacanien – disons plutôt de l’analyste recourant à l’humour ou à l’ironie en cas de nécessité. Qu’on en juge : un paysan soigne mal ses truies que, de son domicile, Antiphon voit maltraiter et mal nourrir. L’une d’entre elles dévore un jour ses petits. Le porcher s’en ouvre au philosophe et craint un mauvais présage. Antiphon lui rétorque qu’il peut se réjouir que la truie affamée n’ait pas dévoré ses enfants à lui, le porcher, et qu’il peut donc s’en trouver fort aise… »

mardi 3 octobre 2006

Michel Onfray

Contre-histoire de la philosophie – 1

Les sagesses antiques

ANTIPHON

PLATON ET LES SOPHISTES
Page 89 :
« Sous le régime d’écriture platonicien de l’histoire de la philosophie, les sophistes paient depuis vingt-cinq siècles le tribut considérable d’une mauvaise réputation et d’une définition fautive. »

Page 90 :
« Pour le plus grand nombre – en vertu d’ailleurs de l’une des acceptions du dictionnaire -, le terme sophiste qualifie l’amateur d’arguments captieux ; la sophistication, une opération qui vise à tromper par un ajout d’apparence à même de dissimuler la vérité ; la sophistiquerie désigne l’excessive et fautive subtilité ».

PLATON ARISTOCRATE
Page 91 :
« Qu’on n’oublie pas l’extraction aristocratique de Platon, elle explique beaucoup de choses, notamment son mépris des sophistes qui font payer leurs leçons. En effet, presque tous proviennent de la classe moyenne et aucun ne dispose, comme Platon, de revenus familiaux lui permettant de vivre sans travailler ni monnayer ses talents et savoirs. Platon déteste la médiation du salaire, comme tous les individus assez fortunés pour se permettre de mépriser la trivialité de l’argent. Itinérants, originaires de milieux modestes, les sophistes disposaient de ce seul moyen pour assurer leur subsistance. »

LES SOPHISTES, PHILOSOPHES POUR TOUS
« Ce que Platon déteste également chez les sophistes, c’est qu’ils démocratisent la culture et le savoir, qu’ils interviennent dans des endroits publics, qu’ils ne choisissent pas leur auditoire et ne le confinent pas dans un endroit coupé du monde – l’Académie par exemple – et acceptent une interaction avec lui sur le principe des questions et des réponses : se mélanger à la plèbe, au tout-venant, aux petits, aux non-nobles, travailler à ciel ouvert !, autant de péchés mortels pour le philosophe au sang bleu. »

ANTIPHON ET SES MYSTERES
Page 92 :
« Antiphon d’Athènes avance masqué : zones d’ombre sur ses dates – on ignore celle de sa naissance, et celle de sa mort, qui a fait l’objet de longues recherches, a récemment été fixée à 411 av. J.-C. -, sur sa biographie, sur son personnage même puisqu’on s’est longtemps demandé se ce nom ne cachait pas deux identités, avant de conclure à l’existence de deux personnes : un sophiste et orateur, notre Antiphon, et un rhéteur dit de Rhamnonte. La multiplicité des activités du personnage qui a touché à tous les domaines, l’état lacunaires des supports, les obscurités là aussi concernant l’engagement dans un coup d’Etat en faveur de l’oligarchie, l’apparente contradiction avec les thèses des fragments politiques sur la concorde, tout contribue à épaissir le mystère plutôt qu’à lever des voiles… »

ANTIPHON, INVENTEUR DE LA PSYCHANALYSE ?
Page 93 :
« L’âme doit éviter les tensions multiples et les combats entre plusieurs motifs. Quand elle subit la loi des guerres intérieures, le psychisme se trouve fragilisé et le corps en subit les conséquences, d’où des fragilités, douleurs, souffrances et malaises. Matérielle et mortelle comme le corps, l’âme se travaille, se soigne, se calme. Modalité subtile et atomique de la chair, on y accède possiblement par le langage, le verbe, la parole, la voix. De manière extravagante, Antiphon d’Athènes, au Ve siècle avant l’ère chrétienne, invente un thérapie qui ressemble étrangement à la psychanalyse… »

Apaisons nos guerres intérieures…

lundi 25 septembre 2006

Contre-histoire de la philosophie

1 - LES SAGESSES ANTIQUES

ANAXARQUE
Page 83 :
« De la même manière qu’Hipparque le pythagoricien tient des propos vaguement inspirés du matérialisme de Démocrite, Anaxarque, surnommé le Bienheureux, se trouve classé dans les disciples du philosophe d’Abdère bien qu’on en fasse également un sophiste, un cynique, un pyrrhonien… »

ANAXARQUE ET ALEXANDRE ET LES GYMNOSOPHISTES
Page 84 :
« Il a vraisemblablement été le disciple de Démocrite – encore un présocratique d’occasion ! De même il a accompagné Alexandre dans sa conquête de l’Asie et a rencontré, lui-aussi – mais qui écrira un jour l’histoire de ces philosophes inconnus ? -, les gymnosophistes indiens auprès de qui il a pris des leçons. »

FACE AU TYRAN DE CHYPRE
« Au même qui lui cherche des noises et menace de lui couper la langue, il se la tranche avec les dents et la lui crache au visage. Même si l’on prête également l’anecdote à Zénon d’Elée, retenons que l’histoire fait d’Anaxarque un homme que le pouvoir n’effraie pas, que les puissants n’impressionnent pas, qui ne craint pas l’autorité et qui, autonome, jouit de sa liberté comme du bien le plus précieux »

INDIVIDUALITE SOLAIRE
Page 86 :
« Posons donc que l’hédonisme d’Anaxarque, comme de nombreux eudémonismes grecs – ceux d’Apollodore de Cyzique, de Nausiphane de Théos ou Diotime de Tyr par exemple, mais sur lesquels rien ne subsiste sinon un souffle, une phrase, un souvenir… -, faisait résider le souverain bien dans l’impassibilité, la capacité de ne pas se laisser affecter par le monde, ses petitesses et ses mesquineries. Très probablement, la joie philosophique consiste à vivre au-dessus des contingences habituelles, à côté des préoccupations du plus grand nombre, dans un autre endroit que sur la scène triviale du quotidien de l’homme de la rue. Plaisir d’être et d’exister comme une individualité solaire, libre, indépendante, autonome, inaccessible aux violences venues d’ailleurs : un tyran, le corps, le désir, le social, la nature ou la famille. Le plaisir définit dès lors la jouissance de soi comme une souveraineté réalisée, conquise et radieuse. »

jeudi 14 septembre 2006

Contre-histoire de la philosophie

1 - LES SAGESSES ANTIQUES

HIPPARQUE
Page 77 :
« Les seuls détails dont nous disposons se trouvent dans une mention de Diogène Laërce qui permet de conjecturer sa présence auprès de Démocrite lors de sa mort, sa qualité de pythagoricien et son écriture d’un traité intitulé Sur la joie ou le bien-être. »

HIPPARQUE EPIGONE ?
Page 78 :
« Le traité d’Hipparque pourrait procéder des imitations, un genre extrêmement pratiqué à l’époque antique où l’on n’entretient pas le culte de la propriété littéraire, la passion du droit d’auteur ou la religion de la nouveauté, qui ont amené l’usage contemporain des citations entre guillemets. En ces temps où se reconnaissait l’autorité d’un maître, on s’autorisait volontiers de ses thèses pour écrire un ouvrage à sa manière tout en le signant de son nom sans encourir l’accusation de plagiat. Les pseudos abondent et il faut démêler l’écheveau : un texte signé Platon n’est pas forcément de lui mais procède sûrement de son inspiration, malgré l’ensemble des distorsions effectuées par la subjectivité de l’épigone. »

Page 79 :
« Dans ce contexte d’imitation, de manque éthique, d’épigone maladroit, de sagesse populaire présentée comme une morale en bonne et due forme, les pages d’Hipparque se doivent lire à la manière d’un pense-bête hédoniste consignant ce qu’il faut faire, penser et croire pour parvenir à la vie la plus plaisante. »

LA PHILOSOPHIE D’HIPPARQUE
Page 79 :
« D’abord, envisager l’existence tel un voyage. »

Cela me rappelle quelqu’un…

S’ATTENDRE A TOUT
Page 80 :
« Comme dans un périple, on doit donc s’attendre à tout : l’existence ne coïncide pas toujours avec un voyage d’agrément. Hipparque donne les détails : le corps est périssable, les maladies menacent, et elles sont nombreuses ; l’âme aussi connaît ses affections, et pas des moindres. »

ENERGIE POSITIVE
« Face à ce tableau, les biens paraissent rares et qui plus est périssables, passagers. De la même manière, les hommes vivent une existence limitée dans le temps, finalement très courte en regard de l’éternité. Autant transformer ce moment passé sur la planète en occasions de jubilation. Comment ? Par exemple en jubilant de tout ce qui arrive et se place sous le signe du bien, en jouissant de ce moment, en adhérant à cet instant. Prendre conscience de la richesse d’un instant précaire mais heureux, savoir qu’il est une grâce dans une existence majoritairement placée sous le signe de la négativité, voilà une recette facilement applicable et directement pourvoyeuse de joie. Cette énergie positive permet de supporter plus facilement les mauvaises surprises de l’existence. »

FAIRE AVEC
Page 81 :
« Le soucis de ce qui est doit se doubler d’un refus de ce qui pourrait être. Ne pas se contenter d’être et envisager l’avenir, parier et tabler sur les potentialités d’un futur possiblement extraordinaire génère trop de déconvenues. Le désespoir advient si l’on a espéré, la déception surgit parce que l’on a attendu ; leçon de sagesse : ne pas espérer, ne pas attendre, faire avec… Toute philosophie hédoniste invite à une concentration sur la seule modalité présente du temps : elle invite à ne pas laisser à la nostalgie ou à la futurition un quelconque pouvoir sur soi. »

Une chose difficile : ne pas espérer, alors qu’on ne peut pas vivre sans espérer…

Voyons mon cas :
J’espère me révéler un jour un grand artiste, un grand penseur…
Je risque d’être déçu.
Mais j’espère aussi me « guérir », être plus heureux, et cela, c’est déjà plus concret. J’en mesure les résultats au fil des mois et des années. C’est un travail de longue haleine, qui vous occupe à plein temps. J’espère progresser en fait, dans mon rapport avec moi-même, avec les autres, avec la vie et avec l’univers. Et je le confirme encore une fois : je progresse ! Et j’espère aussi que ces progrès, la jouissance de vivre qu’ils engendrent me consoleront, le cas échéant, de n’être pas finalement un grand artiste, un grand penseur. Au moins, j’aurai fait de mon mieux pour vivre comme je l’entendais et je n’aurai rien à regretter.
J’espère, donc, sans espérer, en acceptant d'abord ce qui arrive. Je vis. Je vois ce qui m’arrive de bon et de moins bon. Je n’ai pas peur du moins bon, car je sais qu’il participera à ma vie, la fera virer un peu à droite ou à gauche, la construira autant que le bon ; et elle continuera, et je continuerai de la découvrir au fur et à mesure, et je continuerai de m’en amuser autant que je peux, de l’utiliser autant que je peux pour continuer à progresser, à apprendre, à découvrir… Car j’aime apprendre, découvrir.

TRANSFORMER LE NEGATIF EN POSITIF
« Autre leçon à même de générer la joie : dans le négatif, chercher et savoir trouver les raisons de découvrir une positivité : Les coups du sort nous privent de notre fortune ? très bien, voilà autant de soucis en moins, d’inquiétudes évitées, de craintes épargnées. Ils nous enlèvent notre pouvoir ? parfait, la situation nouvelle nous dispensera de fréquenter des parasites, considérables dans les lieux de puissance et d’argent. Ils nous enlèvent des amis ? excellent, qui sait en effet si ce n’était pas de futurs ennemis ainsi heureusement hors jeu… »

Cela me fait penser à Epictète : Ce qui dépend de nous.

NE PAS S’APITOYER SUR SON PROPRE SORT
« On tâchera également de ne pas se prendre pour le centre du monde. Eviter la paranoïa, dirait-on dans les termes d’aujourd’hui. Car on se plaint souvent que des catastrophes nous arrivent à nous seuls, or elles s’abattent sur tout le monde et de toute éternité. »

« Pour quelles raisons s’imaginer que le pire élit prioritairement notre domicile et épargne celui des autres ? Car le négatif se partage inéquitablement, mais personne n’y échappe. On gagnera de la sorte à mesurer sa douleur à une douleur plus grande que la nôtre. »

NE PAS AVOIR PEUR DE LA CATASTROPHE, NE PAS DESIRER ETRE EPARGNE
Page 82 :
« Il ne s’agit pas de se réjouir de ces misères accablant autrui, mais de constater le mouvement du monde et la nécessité qu’un jour il en aille de nous comme des autres. Mais en attendant la catastrophe, puisqu’elle tarde, sachons nous réjouir de la paix, du calme avant la tempête. »

CONCLUSION SUR HIPPARQUE
« Hipparque fournit donc réellement un vademecum de la pensée hédoniste : aimer ce qui advient ; ne pas se perdre dans le passé ou le futur ; jouir de l’instant présent ; transformer le négatif en occasion de positivité ; éviter la vision égocentrée du monde et des choses ; mesurer sa peine à celle d’autrui. A quoi il ajoute la pratique de la philosophie comme occasion de purification, de sagesse et de réconciliation de soi avec soi, avec les autres et avec le monde. En nous souciant des splendeurs de la philosophie, nous établissons avec la trivialité du monde une distance utile et nécessaire pour créer une vie heureuse et joyeuse. »

dimanche 10 septembre 2006

Michel Onfray

Contre-histoire de la philosophie – 1

Les sagesses antiques

DEMOCRITE

REGARDER LE MONDE TEL QU’IL EST
Page 71 :
« La théorie démocritéenne de la connaissance identifie le vrai et la représentation d’un objet. Position antiplatonicienne à souhait – les sophistes, dont Protagoras, l’esclave acheté par Démocrite, la recycleront - : la vérité n’entretient aucun rapport avec les idées en soi, le monde intelligible ou un quelconque arrière-monde, elle est immanente, matérielle, concrète et révoque toute transcendance. Là où est le monde se trouve le vrai. Le phénomène et la sensation, voilà les prémisses de tout accès à la vérité. »

DU BON USAGE DE SES DESIRS ET PLAISIRS
Page 72 :
« Seul à l’origine du vrai, indépendant de toute tutelle transcendante, l’individu soucieux de parvenir à la sérénité se préoccupera du bon usage de ses désirs et plaisirs. Car ces puissances ne représentent aucun danger en elles-mêmes, mais seulement dans la mesure où elles troublent l’âme du sage. Il s’agit donc de ne pas désirer n’importe quoi ni n’importe comment et de ne pas viser n’importe quel type de plaisir. Ceux qui aliènent, momentanément ou durablement, sont à éviter. Pas d’intempérance, pas d’excès, pas de démesure, pas d’abandon aux pulsions animales, le plaisir ne se réduit pas à la trivialité d’une animalité débridée, mais à la sculpture de soi et à la construction de son autonomie. Seule et authentique jubilation : prendre plaisir à soi-même.
Car la joie que vise l’entreprise de Démocrite – elle traduit le terme euthymia – renvoie à la tranquillité de l’âme, à son bon ordre, mais aussi à la gaieté, à la bonne humeur, à la bonne disposition tout autant qu’à la santé morale. »

UNE CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE UTILE
Page 73 :
« Démocrite assigne à l’augmentation du savoir une fonction thérapeutique. Son travail encyclopédique – on le surnommait « la Science » - ne visait pas l’accumulation des connaissances pour elles-mêmes mais dans le but de parvenir à produire des causalités rationalistes et immanentes afin que les inquiétudes et les craintes disparaissent. Ecarter les dieux et leurs colères, leurs damnations et autres punitions suppose un travail sur la laïcisation de la pensée : voir dans les enchaînements de causes et d’effets immanents la raison de ce qui advient, permet d’éviter nombre de déplaisirs. »

PAS D’ENFANTS
Page 74 :
« On évite également les occasions de trouble en se tenant le plus loin possible des affaires publiques et privées. Loin de Démocrite l’idée qu’il faudrait être un bon époux, un bon père et un bon citoyen pour parvenir à la jouissance soi ! Au contraire : s’occuper des affaires de la cité, s’investir dans la politique, se préoccuper des choses de l’administration, mais aussi faire des enfants, définissent autant d’activités qui conduisent indéfectiblement au désagrément, aux ennuis, au trouble. Le sage se dispensera de tous ces colifichets sociaux et trouvera sa raison d’être en lui même. »

Sa position sur la procréation ne me plaît pas, car les enfants sont l’expression même de la vie, et nous apprennent beaucoup. Passer à côté de cette expérience formidable ne me semble pas une bonne chose.

MEFIONS-NOUS DES PHILOSOPHES QUI NE RIENT PAS
Page 76 :
« L’iconographie occidentale a abondamment opposé le rire de Démocrite, le poète à l’écriture claire, aux larmes d’Héraclite, l’acariâtre surnommé « l’Obscur ». Et, de Diogène de Sinope à Frédéric Nietzsche, d’Aristippe de Cyrène à Michel Foucault, on retrouve, comme un trait commun aux matérialistes, hédonistes et autres grands subversifs de l’histoire des idées, cette capacité de rire du monde comme il va. Seuls rient ceux qui prennent le monde au sérieux, justement parce qu’ils le prennent au sérieux. Gardons-nous comme de la peste des philosophes incapables de rire… »

dimanche 3 septembre 2006

Contre-histoire de la philosophie

1 - LES SAGESSES ANTIQUES

DEMOCRITE

PHYSIQUE DE L’ÂME ET DU CORPS
Page 68 :
« L’âme meurt donc en même temps que le reste du corps. Les deux se défont, se désagrègent, se décomposent sous l’action d’une force identique : la mort. (Page 69 : La mort décompose ces agencements. Les atomes les plus chauds se raréfient, alors que le squelette, composé d’atome somatiques froids, prend les pleins pouvoirs au fur et à mesure.) Même génération, même corruption. Seuls les atomes se distinguent : l’âme se constitue de particules lisses et sphériques, pour cette raison elles ne sont arrêtées ni freinées par rien. Leur agitation les chauffe et permet ainsi une vitesse aux fonctions psychique de motricité, de sensibilité et de pensée. Les opérations de mouvement, de perception et de réflexion procèdent donc de ces atomes spécifiques, alors que les atomes spécifiquement somatiques relèvent d’une forme et d’une configuration autres. La psychologie ressortit donc de la physique qui dispose du fin mot de toute chose.
Dans l’agencement, la structure semble pareille à un damier : un atome psychique fonctionne toujours de conserve avec un autre de nature somatique. Les deux agissent et interagissent. L’alternance de corps et d’âme dans la matière rend donc possible une localisation de l’âme : elle ne réside pas dans un endroit spécifique du corps, comme le cerveau ou la tête, mais partout et nulle part, disséminée, en tout endroit où se trouve la matière. La répartition dans la nature des quantités d’atomes psychiques et leurs relations quantitatives avec les atomes somatiques génèrent un plus ou moins grande vitalité. Force, santé, vigueur et énergie découlent de la proportion de particules ignées contenues dans les entités concernées. »

Ces considérations sont vieilles de 2 400 ans.
Je trouve cela assez fascinant de constater qu’elles sont à peu près justes par rapport à ce que la science découvre aujourd’hui : étrange et mystérieuse collaboration entre ce que nous appelons « corps », et « esprit » - ou système nerveux -, harmonie nécessaire entre corps et esprit, d’où notre attirance (à nous, occidentaux, depuis quelques décennies) pour les médecines et religions venue d’Asie - le Yin et le Yang constituant des repères bien plus intelligents que notre dualisme platonique et judéo-chrétien.

LE CORPS SUPERIEUR A L’ÂME
Page 69 :
« Dans un étrange texte, Démocrite propose une allégorie que je dirais « du tribunal ». Elle suppose que, via le philosophe, le corps intente un procès à l’âme et lui demande de rendre des comptes sur ce qu’il subit à cause d’elle. Au motif que l’âme travaille le corps, par la voie des atomes incandescents, et lui inflige des pulsions, des passions, des désirs, autant de blessures, de douleurs et de souffrances, la chair obtiendrait inévitablement réparation, affirme Démocrite. L’ivresse, les plaisirs, la volupté causent la dégradation psychique et physique du corps. Seule une éthique volontariste permet de remettre l’individu au centre de lui-même afin qu’il cesse d’être un objet soumis aux nécessités extérieures. Cette éthique vise la joie. »

"L’ivresse, les plaisirs, la volupté causent la dégradation psychique et physique du corps".
Je ne suis pas tellement d'accord.
Sauf s'il s'agit d'abus d'ivresse, de plaisir, de volupté.

HEDONISME ET UTILITARISME
Page 69 :
« S’il existe une éthique hédoniste chez Démocrite, elle réside dans cette désignation de la joie comme finalité de la morale, à quoi s’ajoute l’utilité comme critère du bien. La philosophie atomiste des abdéritains laisse le champ libre aux hommes pour construire leur destin sur terre. Affranchis par la physique qu’on ne saurait craindre les dieux, la nature ni la mort, qu’on peut agir sur les choses pour infléchir leur cours et qu’il existe une puissance du vouloir, il reste à donner le mode d’emploi du processus qui permet de se construire comme un sage et de réaliser un projet d’existence sereine, débarrassée de toutes craintes, les angoisses, les fictions et autres illusions qui empêchent la tranquillité de l’âme.
Singulièrement, le philosophe d’Abdère pose les bases d’une pensée utilitariste aux effets visibles beaucoup plus tard – en l’occurrence chez quelques Anglo-Saxons du XIXe siècle, tels Jeremy Bentham et John Stuart Mill. En effet, chez Démocrite, le contentement puis l’agréable individuels et subjectifs définissent l’utile. Conséquemment, le mécontentement et le désagréable caractérisent l’inutile. Le projet qui vise la joie et le bonheur suppose chez le sage averti de la méthode hédoniste qu’il est la mesure de l’action et de la morale – les sophistes s’en souviendront. Le plaisir ne se confond pas au bien en tant que tel, il se contente d’en être le signe, la trace et la preuve. »

jeudi 31 août 2006

Contre-histoire de la philosophie

1 - LES SAGESSES ANTIQUES

DEMOCRITE

UNE VIE SIMPLE
Page 61 :
« Son goût le portait plutôt à la vie solitaire et méditative. Au fond de son jardin, il avait aménagé une petite cabane dans laquelle il s’enfermait pour réfléchir et écrire ses ouvrages. Parfois on le voyait également marcher dans les cimetières, lieu par excellence propice aux méditations métaphysiques ! La discrétion lui tenait à cœur : on prétend en effet qu’il s’était rendu à Athènes pour assister à un happening de Socrate – pour un présocratique, on mesure la performance… - sur l’agora sans se faire reconnaître, repartant comme il était arrivé, dans l’anonymat le plus complet malgré son immense réputation.
En effet, la lecture publique de son Grand système du monde avait valu un succès considérable au penseur matérialiste. (…) L’admiration des citoyen grecs lui amenait es sommes d’argent importantes, et des statues à son effigie furent même érigées dans les rues de la cité. »

DEMOCRITE ET PROTAGORAS
Page 63 :
« On prétend également, et l’anecdote compte pour établir les filiations philosophiques (en l’occurrence entre matérialisme atomiste et la sophistique athénienne), que Démocrite a remarqué dans un port de la Méditerranée l’intelligence, ou l’aura, ou la sagacité d’un porteur particulièrement avisé. Il achète le portefaix, puis le promeut secrétaire. Plus tard, celui-ci deviendra un philosophe de renom répondant au nom de Protagoras, l’affirmateur de l’homme mesure de toute chose… »

LA PHILOSOPHIE DE DEMOCRITE
Page 67 :
« Sur le terrain philosophique, Démocrite reprend purement et simplement Leucippe : le réel se constitue d’atomes agencés dans le vide ; la causalité est immanente et matérielle ; il n’existe pas de raison divine ; tout passe, l’éternité est une fiction – ou alors seul le changement est éternel ; les dieux n’existent pas, la fortune comme modalité de la transcendance non plus ; le travail sur soi rend possible une modification de soi. Autant de thèses qui, reprises à Leucippe, ne varient pas et constituent le fonds de toute pensée matérialiste.
D’où un monisme philosophique qui conduit à l’invention du corps un et matériel dès cette époque de la philosophie grecque. Contre le corps schizophrène issu du pythagorisme, Démocrite affirme l’intégrité du seul bien dont nous disposons : pas d’âme séparée du corps, pas de discrédit de la chair et de valorisation de l’esprit, pas d’immatériel prisonnier dans le matériel, enfermé, clos, enclos dans la viande, pas de principe nous reliant au divin, au céleste, opposé à un autre nous rattachant au trivial terrestre, pas d’immortel lié au divin contre un mortel sensible, mais une entité constituée d’atomes et digne en tant que telle. »

mercredi 30 août 2006

Contre-histoire de la philosophie

1 - LES SAGESSES ANTIQUES

DEMOCRITE

DEMOCRITE PRESOCRATIQUE ?
Page 54 :
« Le fort volume de la Pléiade qui contient l’ensemble des écrits et fragments de philosophes réunis sous la rubrique « présocratiques » propose le corpus qui subsiste du philosophe d’Abdère. Le bon sens voudrait que soit compris sous cette rubrique quiconque a pensé, écrit, travaillé avant Socrate – sa date de naissance, son acmé ou sa mort, c’est selon. Voici les dates de Socrate : naissance en 469 av. J.-C., décès en 399, par abus de ciguë démocratique que l’on sait. Celles de Démocrite ? vers 460 pour l’arrivée au monde, vers 356 pour son départ. Le calcul paraît simple : dans la fourchette de dates même approximatives, Démocrite est le cadet de Socrate, mais de dix ans seulement, et quand ce dernier succombe, il lui reste entre trente et quarante années à vivre. Pour un présocratique, quelle gageure ! »

DEMOCRITE CONTRE PLATON
Page 57 :
« Démocrite n’est pas plus présocratique que Platon lui-même. Au regard des dates, il mérite d’ailleurs plutôt l’épithète de postsocratique ! Son activité coïncide très exactement avec celle de Platon (427-347 av. J.-C.). Son œuvre s’épanouit d’ailleurs dans un temps semblable et sur des positions théoriques radicalement opposées : Démocrite ne croit qu’aux atomes et au vide, il congédie doucement les dieux puis fait place nette pour les hommes, il célèbre le réel concret et immanent, il invite à une existence jubilatoire ; pour sa part, Platon enseigne les idées, les concepts purs évoluant dans un monde céleste, il sacrifie à une puissance démiurgique et donne aux dieux le pouvoir architectonique sur le monde, il enseigne à se détourner du sensible au profit du seul intelligible, enfin il transforme l’existence en perpétuelle occasion de renoncement. Deux hommes, deux mondes, deux lignages s’opposent terme à terme. »

PLATON CONTRE DEMOCRITE
Page 58 :
« Le combat date, et une anecdote le résume superbement : l’histoire est rapportée par Aristoxène dans ses Mémoires historiques, où l’on apprend que Platon a envisagé de collecter les œuvres de Démocrite afin d’y mettre le feu ! Un philosophe auteur d’un autodafé contre un autre philosophe, le fait mérite d’être souligné… »

PLATON CONTRE DEMOCRITE - SUITE
Page 59 :
« Pour réaliser d’une autre manière son dessein déplorable, il s’y prend avec une petitesse qui ne l’honore pas : dans deux mille pages de ses dialogues, le nom même de Démocrite n’apparaît pas une seule fois ».

DEMOCRITE VOYAGE
Page 60 :
« En plus des leçons de Leucippe, il apprend également la théologie et l’astronomie avec des mages chaldéens, les prêtres égyptiens l’initient aux arcanes de la géométrie, pendant que les gymnosophistes indiens – ces contemplatifs végétariens auxquels, via Pythagore et Platon, nous devons certainement plus que nous ne le croyons – lui révèlent probablement l’idéal ascétique et une batterie d’exercices spirituels de méditation. »

mardi 29 août 2006

Contre-histoire de la philosophie

1 - LES SAGESSES ANTIQUES

LEUCIPPE

L’ATOME DANS LA LUMIERE
Page 46 :
La tradition affirme que cette option physique, cette métaphysique immanente et matérielle, procède d’une observation simple et poétique : la danse de particules en suspension dans un rai de lumière. »

LES DIEUX S’EFFACENT DOUCEMENT
« Dans la logique de Leucippe, la physique induit une éthique. En effet, la réduction de toute réalité à la matière confine les dieux dans un espace étroit ».

« Relégués dans le royaume intermédiaire des phénomènes psychiques matérialisés, il ne sauraient s’occuper des humains et montrer leur courroux, leur colère, leur jalousie, ils ne peuvent structurellement pas se venger des hommes, les juger, leur envoyer des peines, des souffrances, des catastrophes. »

ILS LAISSENT LA PLACE AUX HOMMES ET A LA JOIE (PAIENNE)
Page 47 :
« Les dieux s’effacent doucement et laissent la place aux hommes : le matérialisme de Leucippe prépare l’éviction du divin et rend possible le sacre de l’humain.
La physique des atomes et le matérialisme des particules débouchent sur une éthique hédoniste, en l’occurrence une morale de la joie. Certes les fragments sont rares, le contexte de production du livre inexistant, les termes grecs difficiles à rendre dans la langue française, la distinction n’est pas nette, franche et tranchée entre hédonisme et eudémonisme, philosophie du plaisir et logique du souverain bien, l’un et l’autre pouvant d’ailleurs se superposer. De même la joie païenne se lit difficilement, indépendamment de ce que le christianisme a fait de ce terme, confisqué, nimbé d’encens et arrosé d’eau bénite. Mais tout de même on peut avancer qu’une pareille sensibilité procède plus de la célébration de la vie que de sa détestation. »

AU PLAISIR ET A LA PAIX
Page 49 :
« L’éthique grecque est eudémoniste. Quelles que soient les écoles, elles invitent l’homme qui pratique la philosophie à se débarrasser de ce qui empêche son bonheur, à travailler sur ses désirs pour les raréfier et les rendre inoffensifs, à se défaire de toutes les attaches qui rendent difficile voire impossible un travail de purification sur soi-même. Le but est l’autonomie, l’indépendance, l’absence de souffrance, de troubles, l’existence heureuse et la vie philosophique qui la permet. Les exercices spirituels, les réflexions, les dialogues, les méditations, les relations de maître à disciple, tout cela vise la construction d’une subjectivité radieuse, solaire, indépendante et libre. Et de la fabrication de cette individualité naît un plaisir, le plaisir pris à soi-même. L’eudémonisme, alors, rend possible l’hédonisme – que définit la capacité à jouir de soi comme d’un être en paix avec soi, le monde et les autres. »

CONCLUSION SUR LEUCIPPE
Page 50 :
« On conclura tout de même, en ce qui concerne Leucippe de Milet, qu’il invente une physique à l’aide de laquelle il donne à l’homme une place prépondérante, centrale, et qu’il rend ainsi possible une éthique immanente, concrète, à l’aide de laquelle l’existence de tout un chacun se déroule sous ses yeux propres et non sous ceux de la divinité. Puis qu’en ligne de mire de toute vie réussie on peut élire la joie, elle-même parente intime du plaisir. »

lundi 28 août 2006

Contre-histoire de la philosophie

1 - LES SAGESSES ANTIQUES

LEUCIPPE

LA PENSEE EXISTAIT AVANT PYTHAGORE, AVANT LEUCIPPE
Page 42 :
« Une histoire des idées sumériennes, babyloniennes, égyptiennes, africaines donc, montrerait à l’envi que les Grecs n’inventent pas le dualisme, l’opposition entre le corps tombeau et l’âme chance, la croyance à une vie après la mort, la transmigration des âmes, la métensomatose. Tout cela ne germe pas dans le cerveau d’un Pythagore planant dans l’éther des idées pures où il suffisait de se servir. Derrière ces figures de la sagesse grecque primitive s’entend l’écho de voix anciennes, plus anciennes encore, voix de peuples sans écriture, sans archives ou sans traces.
Avant les débuts, il existe toujours un autre commencement pour qui cherche bien. Et affubler Leucippe de Milet (vers 460-370 av. J.-C.) du titre de premier philosophe hédoniste expose à s’entendre rétorquer qu’ailleurs il existe un autre nom, une autre figure qui, etc. (…) Les savant pourraient avancer le nom de Mochos, un Phénicien dont on ignore tout et qu’on connaît par la seule allusion à Sextus Empiricus qui lui prête l’invention de l’atome, une position physique à laquelle on peut vraisemblablement associer, en vertu du principe transcrit chez les suivants, de Leucippe à Lucrèce en passant par Epicure, une éthique hédoniste. »

LEUCIPPE DECLARE PAR MICHEL ONFRAY PREMIER PHILOSOPHE HEDONISTE
Page 43 :
« En l’absence de plus amples renseignements sur le père phénicien des atomes, convenons qu’avec Leucippe le Milésien nous disposons d’un nom et de fragments qui permettent quelques hypothèses, et avançons cette idée qu’avec lui s’initie le courant philosophique qui envisage la joie, le bonheur, et pourquoi pas une certaine conception du plaisir, comme des objectifs désirables pour le sage. »

EPICURE NE VOULAIT RIEN DEVOIR AU PASSE
Selon Diogène Laërce (…) Epicure, langue de vipère de première classe, si l’on en juge par les propos rapportés sur son compte, a douté de l’existence de Leucippe (…). On sait que le philosophe du Jardin aimait se présenter comme le seul et unique inventeur, solitaire et génial, de son système. A ce titre il ne reconnaissait aucune influence, surtout pas celles qui sont déterminantes, comme toujours en pareil cas. Saluer Démocrite suffisait, l’ombre de Leucippe n’était pas nécessaire… »

LE MONDE DE LEUCIPPE
Page 44 :
« Dans le monde de Leucippe, il n’existe que des atomes, du vide et des mouvements effectués par les premiers dans le second. Rien d’autre. Cette seule formule contient tout le radicalisme d’une pensée qui, soit congédie les dieux, dépourvus de potentialités spirituelles, interdit les âmes défaites de leurs prétentions éthérées et immortelles et rend impossible l’existence des arrières-mondes, au-delà, à côté ou ailleurs, soit transforme les dieux, les âmes et les autres mondes en réalités tangibles, perceptibles, concrètes et rien de moins qu’immanentes. Avec cette seule option, simple, claire et nette, Leucippe arrime les hommes au réel immanent et à sa seule dimension matérielle. Cette date de naissance de la philosophie coïncide avec le congé donné aux mythes, aux fables et aux religions. »

MOCHOS, LEUCIPPE, ENCORE D’ACTUALITE
Page 45 :
« Les trouvailles les plus récentes de la physique nucléaire n’invalident pas les intuitions de ces philosophes… »

- page 1 de 5