La révolte du pronétariat – Des mass média aux média des masses
POUVOIR, PEUR, RARETE
(Je trouve que c'est un peu exagéré mais je fais confiance à Serres et à de Rosnay.)
Page 97 :
« Dans l'optique infocapitaliste et vectorialiste traditionnelle, pyramidale, où quelques-uns se partagent le pouvoir, créer de la rareté est vital. Les grands pouvoirs fabriquent artificiellement des manques de manière à ce que les usagers ne puissent avoir accès aux produits et services dont ils ont besoin qu'en passant par leurs circuits et chaînes de commercialisation. C'est le cas par exemple de l'énergie, et en particulier du pétrole : une douzaine de grandes compagnies pétrolières contrôlent l'ensemble de l'énergie mondiale. Le manque est dans ce cas créé par l'organisation coordonnée de l'excès de consommation. Même situation dans la haute finance internationale : quelques organismes financiers détiennent le pouvoir d'agir sur les taux d'intérêt, et même sur la Bourse. Le modèle est identique dans la communication, le commerce de l'art, de la drogue ou de l'armement...
Comme le dit très bien Michel Serres, nos sociétés modernes sont « des sociétés de la mise en scène de la peur ». Le journal télévisé de 20 heures s'appuie, pour créer de l'audience, sur la quantité de morts et sur des faits divers relatés avec force détails : actes de terrorisme, feux de forêt, inondations, catastrophes aériennes, accidents de la route, désastres écologiques, scandales financiers, etc. Cette mise en scène profite non seulement au monde médiatique mais aussi aux mondes politique et juridique, qui ont besoin, pour exister, de susciter directement ou indirectement une peur permanente afin de pouvoir proposer des plans pour y remédier. Ainsi, la gestion de la rareté va de pair avec celle de la peur. Toutes ces peurs, alimentées quotidiennement par les grands canaux d'information, contribuent à faire pression sur les citoyens et à les obliger à accepter des contraintes de plus en plus sécuritaires, ou encore à passer par les vecteurs de distribution des entreprises les plus puissantes. »
DE LA RARETE A L'ABONDANCE !
Page 98 :
« Depuis quelque temps le paysage change. Le public croit de moins en moins aux messages des vectorialistes et fait de moins en moins confiance aux média traditionnels. Chaque jour, des journaux multimédia en ligne, les journaux citoyens, se créent un peu partout sur la planète. De plus en plus de sites Web et de blogs proposent aux internautes d'écrire leurs propres articles et de concurrencer les journalistes professionnels. La gestion de la rareté est progressivement remise en cause par la gestion de l'abondance. «Abondance» est un mot particulièrement difficile à prononcer dans un monde où 60 % de la population des pays en développement vit au-dessous du seuil de pauvreté. Mais de fait nous sommes entrés, avec la société de l'information, dans l'ère de l'abondance numérique. Alors que l'ère de la société de l'énergie est fondée sur le zero sum game (le jeu à somme nulle : si je donne mon argent ou un bien matériel, je le perds) de la « théorie des jeux » utilisée en économie, l'ère de la société de l'information repose sur le stockage et la circulation de flux numériques (images, textes, sons, monnaies...). C'est le non zero sum game (le jeu à somme positive : je peux enrichir l'autre sans m'appauvrir). Selon la théorie des jeux, ce que j'ai, je le conserve. Dans ce système, l'internaute qui enregistre une musique peut créer de la valeur ajoutée en la transformant et en la rediffusant.
La valeur ajoutée classique se crée de manière linéaire : un produit brut se transforme en produit semi-fini, puis en produit fini. Dans la société de l'information, non seulement le numérique ne se perd pas, mais sa vie se poursuit. À la différence de ce qui se passe dans la société de l'énergie, dans la société de l'information le fait de donner quelque chose en confère la propriété au bénéficiaire mais n'en dépossède pas celui qui donne. Cela produit un effet boule de neige, un effet win win (gagnant-gagnant) : l'information reçue peut être une information investie qui va servir une nouvelle fois, ailleurs, via d'autres sources. Ainsi, dupliquer du numérique ne coûte pratiquement rien. Les machines automatiques permettent de dupliquer à l'infini un original auquel tout le monde peut avoir accès. Il est difficile, sur le Net, de savoir si un auteur de musique ou de vidéo est un auteur original ou s'il a emprunté des éléments vidéo ou musicaux à un autre. La valeur ajoutée de ce système se situe dans la création, l'innovation, l'invention, même si le résultat est une combinaison d'éléments qui existent déjà. Elle est importante dès lors que se crée une synergie entre plusieurs niches et entre plusieurs effets qui se cumulent, s'amplifient, ou s'autocatalysent : ce qui est alors engendré, c'est de la « valeur ajoutée matricielle par synergie de niches ».
L'effet autocatalytique du développement de l'information signale l'ère de l'abondance numérique. Les grands média et les grands pouvoirs traditionnels ne semblent pas encore avoir compris que l'abondance numérique va remettre en question le modèle économique classique de gestion de la rareté. »