Journal de celui qui à force d'essayer d'être heureux est en train d'y parvenir

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mardi 4 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 117 :
« Dangers du francs-parler socratique sous l’Empire romain

Ce n’est hélas pas un sport sans danger, de nos jours, et surtout à Rome, que la pratique du dialogue à la manière de Socrate. Car il est évident qu’on ne peut s’y livrer seul dans son coin. Il faut aborder quelque grand personnage - mettons un riche romain de rang consulaire – et lui demander : « Peux-tu me dire à qui tu as confié l’entretien de tes chevaux ? – Mais bien sûr ! – Est-ce le premier venu, un homme ignorant des sciences hippiques ? – Pas du tout ! – Et ton or, ton argent, ta garde-robe ? – Ce n’est pas non plus l’affaire du premier venu. – Et ton corps, t’es-tu demandé à qui tu pouvais en confier le soin ? – Evidemment. – C’est sans doute quelqu’un qui s’y connaît en médecine, ou un bon entraîneur sportif ? – Absolument. – Est-ce là l’essentiel de ce que tu possèdes ou as-tu encore autre chose de plus précieux que tout cela ? – Que veux-tu dire ? – Eh bien, je veux parler de ce qui te permet de faire usage de tout le reste, de ce qui te sert à déterminer la valeur de toute choses, à délibérer sur tout. – Tu veux dire mon âme ? – Bien vu : c’est en effet d’elle que je parle. – Par Zeus, je crois bien que c’est là ce que j’ai de meilleur ! – Peux-tu me dire de quelle manière tu prends soin de ton âme, car j’ai peine à croire qu’un homme avisé comme toi, renommé comme tu l’es dans notre ville, s’intéresse assez peu à cet objet pour en abandonner tout le soin au hasard et risquer ainsi de le gâter entièrement ? – Tu as raison. – Tu t’occupes de toi tout seul ? As-tu appris cet art auprès de quelqu’un ou par tes propres moyens ? » Ici, on risque fort de s’entendre d’abord répondre : « Que t’importe, mais bon ? Qu’ai-je à faire avec toi ? » Ensuite, si l’on s’entête à harceler son interlocuteur, on se fait traiter de tous les noms et battre comme plâtre. J’étais jadis moi-même un chaud partisan de ce sport jusqu’à ce que je sois confronté à ce genre de réponse... »

Page 119 :
« Pour supporter l’exil

Qu’est-ce qui nous abat ou nous exalte, sinon nos opinions ? Celui qui part à l’étranger en laissant ses amis de même que les lieux qu’il se plaisait à fréquenter, qu’est-ce qui le rend chagrin, sinon une opinion ?

Lorsque les petits enfants pleurent de voir s’éloigner leur nourrice, on leur donne un gâteau et ils oublient aussitôt leur chagrin. Voudrais-tu que nous nous comportions comme eux ? Par Zeus, non ! A mon avis, nous méritons mieux qu’un gâteau comme consolation : des opinions correctes. Comment les reconnaître ? A ce que, méditées à longueur de journées, elles font qu’un homme n’aura de zèle exagéré pour rien de ce qui ne dépend pas de lui : que ce soit un ami, un endroit, un gymnase – ou encore son propre corps. Il gardera toujours l’esprit et les yeux fixés sur la loi. Laquelle ? La loi divine : celle qui t’enjoint de veiller sur ce qui t’appartient en propre sans jamais prétendre acquérir ce qui n’est pas à toi ; de faire usage de ce qui t’es donné sans convoiter ce qui t’a été refusé ; et, si une chose devait t’être retirée, de la rendre bien volontiers et sur-le-champ, en te montrant reconnaissant du temps durant lequel tu en as eu la jouissance – sinon, pleure après ta nourrice et ta maman ! Qu’importe en effet l’identité de ce qui nous tient dans sa dépendance ? Crois-tu valoir mieux qu’un homme qui pleure pour une fillette, en gémissant sur ton gymnase bien-aimé, ses portiques chéris, ses petits jeunes gens et le temps que tu y passais ? Un autre se plaint qu’il ne pourra plus jamais boire l’eau de la fontaine Dircé. L’eau de Marcia est-elle moins bonne ? – Non, mais je m’étais habitué à l’autre. – Eh bien, tu t’habitueras à celle-ci. Mais si tu t’accroches à ce genre de choses, libre à toi de pleurer sur le passé, en forgeant un vers à la manière d’Euripide :

... les thermes de Néron et l’eau de Marcia.

Voilà comment naît une tragédie, lorsque, sur le chemin des sots, le sort met quelque désagrément.

- Hélas ! quand reverrai-je Athènes et l’Acropole ?
- Malheureux ! Ce que tu vois tous les jours ne te suffit donc pas ? Que peux-tu voir de plus noble, de plus grand que le soleil, la lune, les étoiles, la terre entière, la mer ? Si tu suis les desseins de Celui qui régit l’univers, si tu L’emportes partout dans ton cœur, qu’as-tu encore besoin de quatre bouts de marbre et d’un joli rocher ? Lorsqu’il te faudra dire adieu au soleil et à la lune, que feras-tu ? Comptes-tu t’asseoir par terre et pleurer comme un enfant ? Qu’as-tu fait à l’école ? Qu’as-tu appris ? Qu’as-tu retenu ? »

Encore une des clés du bonheur : se contenter de ce que l’on voit tous les jours.
Et si jamais c’est moche, regarder le ciel, les nuages, la mer si l’on a la chance d’être à côté, les arbres, les animaux et les végétaux, la vie qui nous entoure et qui est en nous et qui est nous, le soleil, la lune et les étoiles...

dimanche 2 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

ESCLAVAGE, LIBERTE
Page 111 :
« Le souhait de l’esclave est d’être affranchi le plus tôt possible. Pourquoi ? Pensez-vous qu’il soit si pressé de donner de l’argent au percepteur de la taxe du vingtième ? Pas du tout, mais il s’imagine que tout ce qui l’a gêné, tout ce qui l’a rendu malheureux jusqu’à présent vient de ce qu’il n’était pas libre. « Si l’on m’affranchit, se dit-il, ce sera le bonheur : je n’aurai à me soucier de personne, je parlerai en égal avec tout le monde, je voyagerai comme je le voudrai, j’irai et je viendrai où bon me semblera. » Une fois affranchi, ne sachant comment trouver sa nourriture, il cherche quelqu’un à flatter pour pouvoir dîner chez lui. Puis il se met à faire commerce de son corps, en supportant les pires traitements. S’il vient à trouver un râtelier, le voilà tombé dans un esclavage bien pire que l’ancien. A mois que, fortune faite, il ait le mauvais goût de s’éprendre d’une jeunesse : alors, malheureux en amour, il éclate en sanglots et regrette son esclavage. « De quoi me plaignais-je ? On m’habillait, on me chaussait, on me nourrissait, on me soignait quand j’étais malade ; je n’avais qu’à rendre quelques menus services. Maintenant, pauvre de moi ! maintenant j’en bave ; je suis l’esclave de plusieurs maîtres au lieu de l’être d’un seul... Mais, se dit-il, si j’arrivais à obtenir l’anneau d’or, à moi le bonheur et la tranquillité ! » (L’anneau est à Rome l’insigne et le privilège des chevaliers.) D’abord, il accepte, pour les obtenir, d’être traité comme il le mérite ; une fois qu’il les a obtenus, il recommence. Puis il se dit : « Si je m’engageais dans l’armée, je serais débarrassé de tous mes ennuis. » Il s’engage, on le traite comme un moins que rien ; cela ne l’empêche pas d’en redemander, une fois, deux fois. Enfin, le bouquet : il devient sénateur et, dès qu’il entre au sénat, le voici esclave : alors commence pour lui la plus belle et la plus dorée des servitudes. »

Savoir dans quelle mesure on est « esclave », dans quelle mesure on est « libre ». Accepter cet « esclavage » et cette « liberté », en profiter, voilà encore une des clés du bonheur et de la tranquillité.

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

ESCLAVAGE
Page 109 :
« Supposons que tu demandes de l’eau chaude à ton esclave et qu’il ne t’obéisse pas ; ou qu’il t’en apporte, mais tiède ; ou qu’il n’y ait même pas moyen de le trouver dans toute la maison. Si tu gardes ton calme, si tu ne te mets pas en colère, ta conduite ne sera-t-elle pas agréable aux dieux ?

- Mais comment supporter d’être aussi mal servi ?

- Esclave ! Tu refuses de supporter ton propre frère qui a Zeus pour ancêtre, qui, tout comme toi, est issu des semences jetées d’en haut, et parce qu’on t’a mis à une place où tu peux commander tu en profites pour jouer les tyrans ? As-tu oublié qui tu es, et qui sont ceux que tu as sous tes ordres ? Ne vois-tu pas qu’ils sont tes cousins, tes frères par la naissance, les descendants de Zeus ?

- Mais j’ai le droit de les acheter et de les vendre ! Eux n’ont pas ce droit sur moi.

- Te rends-tu compte où tu vas chercher tes arguments ? Plus bas que terre, dans la pourriture de lois faites pour les morts ! Et tu n’as pas un seul regard pour les lois des dieux ! »

mercredi 29 mars 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 101 :
« Vanité de la gloire

Untel a été jugé digne du tribunat. Et tous, quand ils le croisent, de le féliciter : l’un lui baise le cou, l’autre les yeux, les esclaves lui baisent les mains. Il rentre chez lui : la maison est illuminée. Il montre au Capitole et offre un sacrifice pour remercier les dieux. Mais a-t-on vu offrir un sacrifice pour remercier de savoir désirer ce qui est juste, ou avoir des tendances conformes à la nature ? Les raisons qui nous font rendre grâce aux dieux dépendent de l’idée que nous nous faisons du bien.
Quelqu’un me parlait aujourd’hui du sacerdoce impérial (Cet homme brigue la fonction de prêtre présidant au culte de l’empereur au niveau de la province (ici, l’Epire). Depuis Auguste, les empereur étaient divinisés, soit après leur mort, soit même (dans les provinces orientales) de leur vivant. La charge était confiée à des notables locaux par voie d’élection ; la couronne d’or dont il est question ici était ornée des effigies des Césars.) :
- Cher ami, laisse tomber : tu vas dépenser une fortune en pure perte.
- Mais mon nom sera consigné dans les actes de vente.
- Et tu imagines que tu pourras dire à ceux qui les liront : « C’est mon nom, là » ? En admettant même que tu puisses être présent lors de chaque lecture, que feras-tu une fois mort ?
- Mon nom demeurera.
- Grave-le sur une pierre et il demeurera… Voyons, qui se souviendra de toi hors de la ville ?
- Mais j’aurai droit à une couronne en or !
- Si vraiment tu as envie d’une couronne, fais-en une avec des roses et mets-la sur ta tête, ce sera bien plus joli. »

Page 107 :
« Le cas qu’on fait de soi

Pour un être doué de raison, n’est inadmissible que ce qui est contraire à la raison. Ce qui est conforme à la raison est supportable.
- Comment cela ?
- Ecoute : à Sparte, on enseigne aux enfants qu’il est conforme à la raison de se faire fouetter, et ils se laissent faire.
- Mais aller se pendre, n’est-ce pas inadmissible ?
- Si quelqu’un est persuadé que c’est raisonnable, qu’il se pende ! En y prêtant attention, nous verrons que rien ne pèse plus à l’être humain que ce qui est contraire à la raison et qu’inversement rien ne l’attire plus que ce qui se conforme à ses lois.

Mais ce qui est raisonnable pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre ; de même pour le bien et le mal, l’utile et le nuisible. Voilà pourquoi nous avons le plus grand besoin d’être éduqués pour apprendre à harmoniser avec chacun de nous, conformément à la nature, nos notions innées de ce qui est ou non conforme à la raison.
Or, pour juger de ce qui est conforme ou non à la raison, nous ne recourons pas seulement aux valeurs extérieures, mais au critère de la dignité personnelle, différent pour chacun. Untel trouvera raisonnable de tendre à un autre son pot de chambre parce qu’il ne voit qu’une chose : il sera battu et privé de nourriture s’il s’y refuse, tandis qu’en le faisant, il échappe aux coups et aux mauvais traitements. Un autre jugera inadmissible non seulement de faire ce geste lui-même, mais d’accepter qu’un autre le fasse. Maintenant, si tu me demandais : « Dois-je tendre le pot ou non ? », je te dirai que c’est mieux de manger que d’en être privé, et qu’il est préférable d’échapper aux coups plutôt que d’en recevoir : donc, si ce sont là des critères, vas-y et tends le pot à qui te le demande.
- Mais c’est indigne de moi !
- Cela, ce n’est plus à moi, c’est à toi de le mettre dans la balance. C’est toi, te connaissant, qui sait le cas que tu dois faire de toi et à quel prix tu es prêt à te vendre. A chacun son prix. »

mardi 28 mars 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

AUTRUI
Page 97 :
« (...) Ou alors pourrions-nous faire changer ceux auprès de qui nous vivons ? Et qui nous en donne le droit ? Comment faire, alors, quelle méthode inventer pour régler nos rapports avec les autres ? Il faut trouver le moyen de toujours nous conduire comme le veut la nature, en laissant les autres agir comme bon leur semble. Toi, tu répugnes à l’effort et tout de déplaît. Seul, tu parles d’abandon ; entouré, ce n’est qu’un tas de comploteurs et de brigands ; parents, enfants, frères, voisins, tu t’en prends à tout le monde. Tu devrais plutôt, seul, parler de tranquillité, de liberté, et t’estimer semblable aux dieux ; et, en nombreuse compagnie, laisser ces mots de foule, de vacarme et d’abomination pour parler de fête, de réjouissances, et prendre ainsi de bonne grâce tout ce qui vient. »

Qui nous en donne le droit ?

Nous conduire comme le veut la nature.

Ce n’est qu’un tas de comploteurs...
Voir le mal partout, trouver des boucs émissaires ; une de nos spécialités !

Prendre de bonne grâce tout ce qui vient, le bon comme le mauvais, voilà un des secrets du bonheur.

RICHESSES, LIBERTE DE CHOISIR
Page 99 :
« Mieux vaut plaire à Dieu qu’aux puissants

Lorsque tu te présentes chez l’un des puissants de ce monde, souviens-toi qu’un Autre, d’en haut, suit tout ce qui se passe, et qu’il importe plus de plaire au second qu’au premier. Ecoute-le qui t’interroge :
- Comment définissais-tu, à l’école, l’exil, la prison, les chaînes et la mort ?
- Comme des choses indifférentes.
- Et maintenant, ont-elles changé de nature ?
- Non.
- Dis-moi donc quelles choses sont indifférentes et ce qu’on doit en conclure.
- Tout ce qui ne relève pas de mon libre choix ne me regarde pas.
- Et que définissiez-vous comme des biens ?
- L’exercice correct de la liberté de choisir, l’usage des représentations.
- Et le but de la vie ?
- C’était de t’obéir.
- Es-tu toujours de cet avis ?
- Toujours.
Alors va, n’aie pas peur, souviens-toi de ce que tu viens de dire, et tu verras ce que donne, au milieu de gens incultes, un jeune homme qui a cultivé son âme comme il convient. Quant à moi, par les dieux ! j’imagine que tu te diras :
- Pourquoi déployons-nous tant de préparatifs pour rien du tout ? C’était donc cela la puissance ? Le vestibule, les valets de chambre, les gardes du corps, ce n’était que cela ? C’est pour cela qu’on me sermonnait à longueur de temps ? Mais ce n’est rien du tout ! Et moi qui m’en faisais tout un plat en m’y préparant ! »

Liberté de choisir.
C’est cette liberté-là dont les humains ne savent se contenter.
Ils n’en veulent pas pour la plupart, car ils la jugent insuffisante. Ils en veulent plus, toujours plus ! (comme des enfants insatiables et gâtés).
Ainsi, lorsque l’on a à choisir entre deux solutions douloureuses, au lieu de choisir la moins mauvaise en se disant que c’est la bonne, et ainsi d’avancer, d’arranger nos affaires plus ou moins sereinement, on préfère se plaindre, pleurer et accuser le monde qui est mal fait, les autres humains qui ne sont que malveillance...

dimanche 26 mars 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

APRES « LA VIE EST UNE FETE », « LE MONDE EST UNE FOIRE »
Page 95 :
« Il en va un peu des affaires humaines comme de ce qui se passe dans une foire. On y amène bœufs et moutons pour les vendre ; la grande masse des humains y vient, qui pour vendre, qui pour acheter. Mais il y en a quelques-uns qui viennent seulement pour voir la foire, comprendre comment elle se déroule, qui l’organise et dans quel but. C’est la même chose dans la foire où nous nous trouvons. Certains, comme des moutons, ne se soucient que de l’herbe. Pareillement, vous tous qui courrez après les richesses, les champs, les serviteurs et le pouvoir, ce n’est que de l’herbe ! Mais, parmi les hommes présents à la foire, un petit nombre est là en curieux du spectacle.
- Que peut bien être ce monde où nous vivons ? Qui le gouverne ? Personne ? Mais alors, quand on sait qu’une cité, une famille ne peuvent subsister – ne fût-ce que quelques jours – sans un chef pour les gouverner et pour veiller sur elles, comment concevoir qu’une si vaste et si belle machine fonctionne aussi parfaitement, sous l’effet du hasard et au petit bonheur ? Il y a sûrement quelqu’un qui préside à son fonctionnement. Qui est-ce ? Comment s’y prend-il ? Et nous qui lui devons la vie, qui sommes-nous, et quelle est notre mission ? Avons-nous avec lui une quelconque connexion, un rapport, ou non ?
Voilà ce qui préoccupe cette poignée d’hommes. Dès lors, leur seule ambition, c’est de ne pas quitter la foire sans s’être renseignés sur sa nature. Et ils sont la risée du plus grand nombre, comme dans les autres foires où les marchands se moquent des simples spectateurs ! Les moutons eux-même, s’ils avaient une lueur de conscience, se moqueraient aussi de ceux qui s’intéressent à autre chose qu’à l’herbe... »

Ma mission (le sens que j’ai donné à ma vie) : ne pas quitter la foire avant de m’être renseigné, du mieux que je pourrai, sur sa nature. Ma conviction : personne ne dirige "la foire" (ou alors tout le monde, depuis la nuit des temps ; tous responsables). Concernant l’univers, et donc "la foire" qui en fait partie, n’étant pas croyant, je pense qu’il est dirigé par la vie elle-même, qui s’organise toute seule, comme une grande, qui s’autorégule. Je crois aussi que nous ne savons pas grand-chose d'elle : la vie.

samedi 25 mars 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

UNE VISION DE LA VIE, DE LA MORT
Page 88 :
« La vie est une fête

Qu’entend-on par « s’attacher à la divinité » ?
- C’est vouloir tout ce que Dieu (ou la vie) veut et ne rien vouloir de ce qu’il (ou elle) ne veut pas.
- Et le moyen d’y arriver ?
- Que veux-tu que ce soit sinon examiner la volonté de Dieu (ou de la vie) et la façon dont il (ou elle) gouverne l’univers ? Que m’a-t-il donné comme biens propres et libres de toute cause extérieure ? Qu’a-t-il gardé pour lui ? Il m’a donné mon libre arbitre, qu’il a fait dépendre de moi seul, à l’abri de tout obstacle et de toute contrainte. Mais pouvait-il soustraire à la contrainte un corps pétri de terre ? Tous les biens matériels, équipements divers, logement, femme et enfant, il les a subordonnés aux lois de l’univers. Dès lors, pourquoi batailler contre Dieu (ou la vie) ? Pourquoi vouloir coûte que coûte posséder ce que Dieu (ou la vie) n’a pas voulu me donner ?
Comment dois-je user de ce que j’ai ? Autant qu’il m’est permis, aussi longtemps que je le puis, mais quand celui (ou celle) qui me l’a donné me le retire, pourquoi résister ? Non seulement il serait stupide de chercher à contraindre plus fort que moi mais surtout, ce serait injuste. Qu’est-ce qui a fait que je me sois trouvé possesseur de ces biens à ma naissance ? Mon père me les a donnés. De qui les tenait-il ? Qui a fait le soleil, les fruits et les saisons, et, entre les hommes, ces liens de solidarité et de sociabilité ?
Et toi qui a tout reçu d’un autre, jusqu’à toi-même, tu t’irrites contre ton bienfaiteur, tu oses lui faire des reproches quand on te retire quelque chose ? A quel titre ? Pourquoi es-tu ici ? N’est-ce pas lui (ou elle) qui t’a fait venir, qui t’a montré la lumière, t’a donné des compagnons, des sensations, jusqu’à l’usage de la raison ? Mais à quel titre il t’a fait venir ? N’est-ce pas en qualité de mortel ? Pour vivre, sur la terre, en compagnie d’une petite masse de chair, en contemplant la façon dont il régit le monde, en suivant son cortège et en participant, l’espace d’un moment, à la fête donnée en son honneur. Alors ? N’as-tu pas envie de regarder, tant que tu le peux, le cortège et la fête, et, quand Dieu (ou la vie) te poussera dehors, partir après avoir rendu grâce, à genoux, pour tout ce que tu auras vu et entendu ?
- Non ! je veux continuer à faire la fête.
Ainsi brûlent d’être initiés ceux qui prennent part aux mystères. Ainsi, les spectateurs des Jeux olympiques veulent-ils voir encore et toujours d’autres athlètes. Mais toute fête a une fin. Aussi, sors et quitte les lieux de bonne grâce, comme un homme qui se respecte. Laisse la place à d’autres. Il faut que les suivants naissent comme tu es né, et qu’ils aient un pays, un logis, et tout le nécessaire. Si les premiers venus refusent de s’effacer devant eux, que se passera-t-il ? Pourquoi es-tu donc si insatiable ? Jamais content ? Pourquoi encombres-tu le monde ?
- Je voudrais rester auprès de mes enfants et de ma femme.
- Ah, parce qu’ils sont à toi ? Ne sont-ils pas à celui (ou celle) qui te les a donné, à celui (ou celle) qui t’a fait ? Tu refuserais donc de te défaire de ce qui ne t’appartient pas, de céder à plus fort que toi ?
- Alors pourquoi m’a-t-il placé là, dans ces conditions ?
- Mais si cela ne te convient pas, sors ! Dieu (ou la vie) n’a que faire d’un spectateur jamais content. Il (ou elle) a envie qu’on prenne part à ses réjouissances, qu’on entre dans la danse pour nourrir les applaudissements, partager la ferveur générale et entonner un hymne solennel. Quant aux paresseux et aux lâches, s’ils se tiennent à l’écart de la fête, il (ou elle) ne s’en chagrinera pas : car, même présents, ils ne participaient pas à la fête, ils ne jouaient pas leur rôle mais se plaignaient et maudissaient le sort, la fortune et leurs compagnons, aussi inconscients de ce qui leur a été donné que des facultés qu’ils ont reçues pour faire face à tout : grandeur d’âme, noblesse, courage, jusqu’à cette fameuse liberté qu’ils réclament à présent.
- Pourquoi donc m’a-t-on donné tout cela ?
- Pour que tu t’en serves.
- Combien de temps ?
- Autant que le voudra celui (ou celle) qui te l’a prêté.
- Mais si je ne peux plus m’en passer ?
- Ne t’y attache pas trop et tu le pourras. En pensant à ces choses, ne crois pas qu’elles soient indispensables et, aussitôt, elles cesseront de l’être. »

Pourquoi encombres-tu le monde ?

Dieu (ou la vie) n’a que faire d’un spectateur jamais content.

Quant aux paresseux et aux lâches, s’ils se tiennent à l’écart de la fête, on ne s’en chagrinera pas, car, même présents, ils ne participent pas à la fête.

Inconscients...

Cette fameuse liberté...

vendredi 24 mars 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

MORT, LIBERTE
Page 85 :
« Dieu veille sur le sage

Un homme de bien craindra-t-il que les vivres lui manquent ? Alors qu’ils ne manquent même pas aux aveugles, aux estropiés, comment pourraient-ils manquer au juste ? »

Suite Page 86 :
« Ses dons, il ne me les prodigue pas à l’infini ; il ne veut pas que le luxe me gâte. »

Ca, je m’en suis aperçu...

« Il n’avait pas non plus fait de cadeau à Héraklès, son propre fils, puisqu’un autre régnait sur Argos et Mycènes tandis qu’Héraklès recevait des ordres, affrontait les épreuves et se fortifiait dans ses travaux. Eurysthée, quant à lui, malgré ce qu’il était, n’était à vrai dire le maître ni d’Argos, ni de Mycènes – il n’était même pas son propre maître ! (...)
Et Ulysse, quand la mer le rejeta sur le rivage, son dénuement entama-t-il en rien sa fierté, son courage ? (...)
Qu’est-ce qui lui insufflait ce courage ? La gloire, la fortune, le pouvoir ? Non, mais sa propre force, c’est à dire ses jugements sur ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.
Cela seul rend les hommes libres et sans entraves, fait relever la tête aux humiliés et permet de regarder riches et tyrans droit dans les yeux. Voilà le cadeau de la philosophie : et toi, au lieu de te mettre en marche avec confiance, tu préfère trembler pour ta garde-robe et tes quatre gobelets d’argent ? Malheureux ! Est-ce ainsi que tu as gaspillé ton temps jusqu’à présent ?
- Mais si je tombais malade ?
- Tu seras malade comme il faut l’être.
- Qui me soignera ?
- Dieu, tes amis.
- Je coucherai à la dure !
- Comme un homme !
- Je n’habiterai pas un endroit convenable...
- Tu seras alors malade dans un endroit pas convenable.
- Qui préparera ma nourriture ?
- Les mêmes gens pour toi que pour les autres : tu seras malade comme Manès. (allusion à un mot de Zénon qui avait demandé à son médecin de le soigner « comme Manès » - Manès étant un nom typique d’esclave.)
- Et après
- Tu mourras ; et que pourrait-il t’arriver d’autre ? As-tu oublié que pour l’homme, le pire de tous les maux, la pire honte et la pire des misères, ce n’est pas la mort, mais la crainte de la mort ? Va, exerce-toi en ce sens ; que tous tes discours tendent à cela, comme tes exercices et tes lectures, tu verras que c’est là le seul moyen, pour les hommes, de se rendre libres.

mercredi 22 mars 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

NOTRE CITADELLE
Page 83 :
" Comment réduit-on une citadelle ? Par le fer, par le feu ? Non, par les jugements. Nous pouvons bien nous rendre maître de celle qui est dans la cité ; mais n’avons-nous pas laissé debout les citadelles de la fièvre, celle des jolies filles ? Et qu’avons-nous fait de notre citadelle intérieur, des tyrans qui sont en nous, qui, chaque jour, nous gouvernent dans toutes nos affaires, changeant sans cesse de figure ? C’est par là qu’il faut commencer ; c’est là qu’il faut enlever la citadelle, c’est là qu’il faut chasser les tyrans. Laissons notre carcasse ; ses membres et ses facultés, richesse, renommée, pouvoir, honneurs, enfants, frères, amis : tout cela, tenons le pour étranger à nous. Si j’ai pu chasser ces tyrans, quel intérêt aurais-je, moi, à raser l’autre citadelle ? Que m’importe qu’elle soit debout ? Pourquoi vouloir chasser les sentinelles ? Me font-elles sentir leur pouvoir ? Non, leurs faisceaux, leurs piques et leurs poignards sont tournés contre d’autres. Pour ma part, jamais on ne m’a empêché de faire ce que je voulais. Jamais on ne m’a forcé à faire ce que je ne voulais pas. Comment cela fut-il possible ? J’ai fait dépendre mon vouloir de Dieu. Il veut que j’aie la fièvre, je le veux aussi. Il veut que je tende vers quelque objet, que je désire quelque chose ? Moi-aussi. Il veut qu’une chose m’échoie ? Je suis d’accord. Il ne le veut pas ? Moi non plus. Je consens même, ainsi, à mourir, à être torturé… Et, dès lors, qui pourrait me barrer la route ou me contraindre à aller contre ma conscience ? Personne ! Pas plus qu’on ne saurait contraindre Zeus. "

A quelqu’un qui se plaindrait de ne pas être libre - à cause de la société ou de quoi que ce soit d’autre – vous pourrez toujours lire ce texte, ou dire : « Occupe-toi de ta citadelle, nom de Dieu ! Libère-toi toi-même, si t’es un homme ! Et, si jamais tu n’y parviens pas, ce ne sera pas grave, au moins, tu auras découvert ton rôle : esclave, et ce sera tout aussi bien, et la Terre continuera de tourner ».

mardi 21 mars 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

ACCEPTER LA MORT, FAIRE CONFIANCE A LA VIE
Page 76 :
« Un Autre veille à me nourrir, me vêtir, et m’a donné des sensations et des conceptions innées. Le jour où il cessera de me fournir le nécessaire, ce sera le signal de la retraite : il aura ouvert la porte et me dira : « Viens. – Où ? – Dans un endroit qui n’a rien d’effrayant : le lieu qui t’a donné naissance, où tu vas retrouver ce qui est en affinité et en sympathie avec toi : tes éléments premiers. Ce qu’il y avait en toi de feu retourne au feu ; ta part terrestre retourne à la terre, ta part d’air retourne à l’air, et ta part d’eau, à l’eau. (...)
L’homme qui peut se remémorer ces choses, qui voit le soleil, la lune et les étoiles, en jouissant des bienfaits de la terre et des mers, ne sera jamais seul ni abandonné. »

« Un Autre », une Autre ? Mon amie La Vie ?
Vivre en « affinité », en « sympathie » avec la vie.

EGOÏSME ALTRUISTE
Page 79 :
« Or, si le chagrin d’autrui n’est pas de mon ressort, le mien l’est. Je m’efforcerai donc à tout prix de faire cesser le mien puisqu’il dépend de moi ; quant au chagrin d’autrui, je tâcherai d’y mettre fin autant qu’il est en mon pouvoir, mais pas à tout prix, autrement, je ferais la guerre aux dieux, j’entrerais en conflit avec Zeus, je lui disputerais la conduite de l’univers. »

Car, lorsqu’on est heureux, à peu près équilibré, on est beaucoup plus apte à faire de bonnes choses (aussi bien pour soi que pour l’ensemble), beaucoup plus apte à diffuser de bonnes choses autour de soi.

Laisser les dieux, la vie, diriger le monde, l’univers. Savoir ce qui est en notre pouvoir et ce qui ne l’est pas.
Exemple, la « mondialisation » ou « globalisation ». Que de temps perdu à dire « je suis pour » ou « je suis contre ». C’est comme si un volcan poussait dans notre jardin, ou dans notre ville, menaçait cette dernière et que l’on se perdait en bla-bla au lieu de se demander ensemble : « Que peut-on faire ? Que doit-on faire pour que notre vie ne soit pas détruite ? Comment pouvons-nous nous adapter ? Quelles solutions s’offrent à nous ? »

NOTRE CORPS EST UN ÂNE
Page 81 :
« - Ne faut-il pas désirer être en bonne santé ?
- Pas du tout : pas plus que n’importe quoi d’autre qui te soit étranger. Et tout ce qu’il n’est pas en ton pouvoir de te procurer ou de conserver comme tu l’entends t’est étranger. N’y touche pas ! Que dis-je ? Mieux, ne le désire même pas. Tu te réduis toi-même en esclavage, tu te livres pieds et poings liés, dès que tu convoites ce qui ne t’appartient pas ou que tu montres un intérêt passionné à ceux dont dépend ce que tu convoites.
- Et ma main, n’est-elle pas à moi ?
- C’est une partie de toi que la nature a faite de boue, que l’on peut contraindre ou contrer, esclave de tout ce qui est plus fort qu’elle. Pourquoi, d’ailleurs, ne parler que de ta main ? C’est ton corps tout entier qu’il te faut traiter comme un âne bâté, aussi longtemps que tu le peux et que tu disposes de lui. On lève des troupes et il se trouve enrôlé de force ? Laisse faire, sans résistance ni murmure, sinon on te frappera et tu le perdras quand même, ton âne. Et, à partir de ce qui doit être ton attitude envers ton corps, déduis la conduite à tenir envers tout ce qu’on se procure pour le servir : si ton corps est un âne, le reste n’est que mors, harnais, fers, orge, foin. Laisse tout cela ; débarrasse-t’en : c’est plus urgent et plus facile à faire que pour l’âne.

Qui a le plus de chance de tomber malade ?
La personne qui a toujours peur de tomber malade ou celle qui s’en fout royalement ?

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