être vivant

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mardi 18 avril 2006

Epictète - Fin

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 169 :
« Ne pas remettre à demain...

Si tu relâches un moment ton attention, ne t’imagine pas que tu pourras la retrouver quand tu voudras. Dis-toi qu’à cause de l’erreur que tu fais aujourd’hui, ta situation risque d’empirer à tous les autres points de vue. Tout d’abord – et c’est là le plus grave -, l’habitude de l’inattention prend racine en toi ; puis vient celle de différer ton attention. Tu t’habitues à remettre sans cesse, d’un jour à l’autre, ta conversion à une vie tranquille, réglée, et qui se conforme à la nature avec persévérance. Si tu estimes qu’il est de ton intérêt de remettre à plus tard cet objectif, c’est qu’il vaut mieux y renoncer complètement. Sinon, pourquoi ne lui consacres-tu pas une attention de tous les instants ? « Aujourd’hui j’ai envie de jouer. – Qu’est-ce qui t’en empêche ? Mais en t’y donnant ! » « J’ai envie de chanter. – Qui t’empêche de chanter attentivement ? » Y a-t-il dans la vie des activités à part et dans lesquelles l’attention ne serait pour rien ? Que peut-on faire mieux sans attention qu’avec ? Voit-on, dans la vie, qu’une tâche soit mieux réussie parce que ceux qui l’accomplissent n’y consacrent pas toute leur attention ? Le charpentier travaille-t-il avec plus de précision quand il est distrait ? Le pilote dirige-t-il mieux son navire ? Existe-t-il, en général, aucune activité, fût-elle minime, mieux exécutée dans l’inattention ? Ne vois-tu pas que si une fois tu laisses échapper ta concentration, il ne sera plus jamais en ton pouvoir de la reprendre pour l’appliquer à une conduite convenable, au respect de toi, à la modération ? Mais non, tu fais tout ce qui te passe par la tête et n’obéis qu’à tes désirs.

Eh quoi ! serait-il possible de vivre, désormais, sans se tromper ? Non, mais ce qui est notre pouvoir, c’est de faire un effort continuel pour éviter l’erreur. Il nous suffit d’échapper, grâce à une attention sans relâche, ne fût-ce qu’à un petit nombre d’erreurs. Mais si tu te dis : « Je ferai attention demain », sache que cela veut dire : « Aujourd’hui, je serai effronté, inconvenant, abject ; il dépendra des autres qu’ils me fassent souffrir ; je me mettrai en colère, je serai jaloux... » Rends-toi compte des maux que tu consens à t’infliger ! S’il est bon, pour demain, de faire attention, cela vaut encore mieux aujourd’hui ; si demain c’est dans ton intérêt, ce l’est plus encore aujourd’hui : tu pourras, demain, continuer ton effort au lieu de le remettre sans cesse au jour suivant. »

Ne pas relâcher son attention...
Que de temps et d’énergie ai-je perdu en me relâchant (ou en fuyant...) Et cela m’arrive encore, mais beaucoup moins.

« ta conversion à une vie tranquille »...
Je n’avais pas envie d’une vie tranquille. Maintenant, je peux à la fois avoir « une vie tranquille, réglée, et qui se conforme à la nature », tout en poursuivant une vie d’artiste pleine d’aventures. Pourquoi ? Parce que je suis persévérant, parce que je ne « lâche pas l’affaire » facilement...

« Aujourd’hui j’ai envie de jouer. – Qu’est-ce qui t’en empêche ? Mais en t’y donnant ! »
Il faut se donner...

« Ne vois-tu pas que si une fois tu laisses échapper ta concentration, il ne sera plus jamais en ton pouvoir de la reprendre pour l’appliquer à une conduite convenable, au respect de toi, à la modération ? Mais non, tu fais tout ce qui te passe par la tête et n’obéis qu’à tes désirs. »
J’ai eu du mal pendant un temps avec le respect de moi, la modération ; je cherchais le bonheur, la liberté, ailleurs que là où il fallait.

« Eh quoi ! serait-il possible de vivre, désormais, sans se tromper ? Non, mais ce qui est notre pouvoir, c’est de faire un effort continuel pour éviter l’erreur. »
Il faut y croire, et puis ensuite, être courageux ; un effort continuel...

lundi 17 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 165 :
« La sagesse, pratique ou théorie

Depuis le début, tu as pris l’habitude de penser ainsi : « Où suis-je ? A l’école. Qui m’écoute ? Je suis en compagnie de philosophes. – Mais dès que je suis dehors, au diable ces discours de pédants et d’idiots ! »
Voilà comment on voit condamner un ami sur le témoignage d’un philosophe, un philosophe vivre en parasite et se louer pour de l’argent, un sénateur dissimuler ce qu’il pense à l’assemblée, tandis qu’au-dedans de lui sa conviction crie ; et pas un semblant d’opinion, tiède et misérable, comme suspendu par un cheveu au premier argument venu, non, une conviction ferme et efficace, rompue à la besogne par l’exercice et la pratique. Surveille-toi et voyons comment tu réagis si l’on t’annonce, je ne dis pas la mort de ton enfant – cela, tu ne pourrais pas le supporter -, mais qu’on a gaspillé ton huile ou bu tout ton vin. Celui qui se trouverait à tes côtés, en te voyant tout excité, se fondé à dire simplement : « Philosophe, à l’école, tu ne parles pas ainsi : pourquoi nous donnes-tu le change ? Vermisseau qui prétends être un homme ! » J’aimerais bien être près d’un de ces philosophes quand il fait l’amour. J’aimerais voir comment il se contracte dans l’effort ; quel genre de cris il pousse et s’il se souvient, alors, de son propre nom ou des discours qu’il entend, qu’il fait ou qu’il trouve dans les livres. »

Page 167 :
« Sortir de ses livres

Souviens-toi qu’il n’y a pas que le désir du pouvoir et des richesses pour avilir les hommes et les rendre dépendants d’autrui : le désir de vivre tranquille, d’avoir des loisirs, de voyager ou d’étudier peut très bien aboutir au même résultat. Quel que soit l’objet extérieur auquel nous accordons de l’importance, par son biais, nous sommes asservis à autrui. Quelle différence y a-t-il entre désirer être sénateur et désirer ne pas l’être ? Entre désirer des fonctions officielles, et désirer n’en pas avoir ? Ne revient-il pas au même de dire : « Mes affaires vont mal, je n’ai rien à faire, je reste collé à mes livres comme un cadavre », ou : « Mes affaires vont mal, je n’ai pas le temps de lire » ? Car, si les salutations officielles et les charges sont au nombre des choses extérieures indépendantes de notre volonté, c’est pareil pour les livres. Pourquoi désires-tu lire ? Dis-le-moi. Si ce n’est que pour passer le temps, pour apprendre ceci ou cela, tu n’es qu’un frivole, un paresseux. Mais si tu mesures l’utilité de la lecture d’après le seul vrai critère, que prétends-tu lui demander sinon une vie passée dans la sérénité ? D’ailleurs si la lecture ne t’apporte pas la sérénité, à quoi bon lire ? Mais, diras-tu, elle me l’apporte, et c’est pourquoi je suis mécontent quand on m’empêche de lire. Quelle est donc cette sérénité que le premier venu peut compromettre ? Et je ne dis pas César, ni l’ami de César, mais un corbeau, un joueur de flûte, la fièvre, mille autres choses encore ? Alors que le propre de la sérénité est de ne connaître ni empêchement, ni interruption. »

dimanche 16 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

SAGESSE
Page 163 :
« Le chemin de la sagesse est long

Certains viennent à la philosophie comme les gens malades de l’estomac sont attirés par une nourriture qui ne vaut rien et dont ils se lasseront rapidement. Les voici qui aspirent aussitôt au sceptre, à la couronne. On se laisse pousser les cheveux, on porte un manteau d’une étoffe grossière, on montre son épaule nue, on cherche noise à tous ceux qu’on rencontre et, si l’on voit passer quelqu’un habillé d’une casaque, on se bat avec lui... Mon brave, suis d’abord, en bon athlète, ton entraînement d’hiver : examine ton envie, pour voir si elle n’est pas comme celle d’un homme malade de l’estomac ou d’une femme enceinte. Applique-toi, pour commencer, à ne pas passer pour philosophe : sois-le pour toi seul pendant quelques temps. C’est ainsi que viennent les fruits : il faut enfouir le grain et le garder caché sous la terre toute une saison, pour qu’il croisse peu à peu et qu’il arrive enfin à sa pleine maturité. Mais, si avant que le premier nœud ait poussé, la tige porte un fruit, il ne mûrira pas ; il fera comme les plantes des jardins d’Adonis (C’était de petites serres pratiquées dans des récipients en terre percés de trous, où l’on semait au printemps, en l’honneur du dieu Adonis, des graines qui levaient rapidement et se fanaient de même). Toi aussi, tu es une plante de ce genre : tu as fleuri trop vite, tu seras brûlé par les gelées d’hivers. (...)
Nous au moins, laisse-nous arriver à maturité selon les voies de la nature. Pourquoi nous exposer aux intempéries, pourquoi forcer notre croissance ? Nous ne sommes pas encore capables de supporter l’air du dehors. Attends que notre racine ait poussé, qu’elle ait donné un nœud, puis deux, puis trois : ainsi le fruit finira par sortir de lui-même, qu’on le veuille ou non. »

« Les voici qui aspirent aussitôt au sceptre, à la couronne... »
Ca, c’est pour moi.

« Nous ne sommes pas encore capables de supporter l’air du dehors ».
Ca, c’est aussi pour moi.

Je ne dois pas oublier de suivre mon entraînement d’hiver...
La vie y pourvoie ; me dresse, me redresse, m’oblige à lutter, chaque jour ou presque, contre diverses choses. Le jour de ma quarante-cinquième année, je pense que je serai vainqueur ; beaucoup de choses qui m’embêtent aujourd’hui ne m’embêteront plus, ou alors beaucoup moins.

vendredi 14 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 161 :
« Le bon usage de la lecture

Je veux que tu montres toi-même tes progrès. Imagine qu’au cours d’une conversation je dise à un athlète : « Montre-moi tes épaules », et qu’il me réponde : « Tiens, regarde mes haltères ! » Je lui dirai d’aller au diable, lui et ses haltères. Ce que je veux voir, c’est l’effet de ces instruments.
- Tiens, voici le traité La Propension ; regarde comment je l’ai lu.
- Esclave ! ce n’est pas cela qui m’intéresse. C’est de savoir quelles sont tes propensions et tes antipathies, tes aversions et tes désirs, comment tu abordes une situation, comment tu la prends en main, comment tu t’y prépares, et si en accord ou en désaccord avec la nature. Si c’est en accord avec elle, montre-le-moi, et je pourrai te dire que tu es en progrès ; mais, si tu agis en désaccord avec la nature, va-t-en. Au lieu de te contenter d’expliquer les livres des autres, écris-en un de ton cru. Qu’y gagneras-tu ? Ne sais-tu pas qu’un livre entier ne coûte que cinq deniers ? Penses-tu donc que celui qui ne fait que l’interpréter vaille plus ? Ne cherchez jamais le progrès d’un homme ailleurs que dans ses actes. »

Page 162 :
« Ne pas vouloir changer la vie des autres

A un homme qui lui demandait conseil sur le moyen d’amener son frère à se réconcilier avec lui, Epictète répondit : « La philosophie prétend n’assurer à l’homme la jouissance d’aucun bien extérieur ; sa visée, autrement, outrepasserait le domaine qui lui est assigné. De même qu’un charpentier a pour matériau le bois et un statuaire le bronze, l’art de vivre a pour matériau la vie de chacun d’entre nous. »
- Mais la vie de mon frère ?
- Elle est la matière première de son propre art de vivre. Par rapport à ta vie, elle est du domaine des objets extérieurs au même titre qu’un champ, que la santé, qu’une bonne réputation. Or, la philosophie ne promet rien de tout cela. « En toutes circonstances, je garderai conforme à la nature le principe directeur de l’âme. – De laquelle ? – De la mienne. »
- Et comment ferai-je pour calmer la colère de mon frère ?
- Amène-le-moi, je le lui dirai ; mais à toi, je n’ai rien à dire pour ce qui concerne sa colère à lui. »

jeudi 13 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 153 :
« Inutilité des conseils

Il est ridicule de dire : « Conseille-moi. » Que voudrais-tu que je te conseille ? Dis plutôt : « Rends mon esprit capable de s’adapter à tout ce qui doit arriver. »
Demander un conseil, c’est comme quand un analphabète demande : « Dis-moi ce que je dois écrire quand on me dictera un nom. » Si je lui dis Dion et qu’on vienne lui dicter comme nom, au lieu de Dion, Théon, que se passera-t-il et qu’écrira-t-il ? Alors que si tu as vraiment appris à écrire, tu es prêt, à tout moment, à prendre n’importe quoi sous la dictée. Autrement, à quoi bon te conseiller ? Si la suite des événements te dictait autre chose, que ferais-tu ? Garde donc à l’esprit ce principe général, tu ne seras pas dans l’embarras faute de conseils. Mais si tu restes bouche bée devant les objets extérieurs, tu seras fatalement ballotté au gré du vouloir de ton maître. Quel maître ? L’homme dont dépendra l’objet de ton désir ou de ton aversion. »

UNE MERVEILLEUSE PORTE OUVERTE
Page 156 :
« L’instruction c’est la liberté

Nous sommes comme les cerfs qui, effrayés par des épouvantails de plumes bariolées, courent, pour leur échapper, se réfugier... où ça ? dans les filets. Ils meurent pour avoir confondu ce qui devait inspirer confiance. Et nous, de quoi avons-nous peur ? De choses qui ne dépendent pas de notre libre choix. Mais, au contraire, où nous montrons-nous pleins de confiance, comme s’il n’y avait là rien d’effrayant ? Là où notre liberté de choisir est engagée. Il nous est bien égal de nous tromper, d’agir sous l’emprise de la passion, de nous conduire avec bassesse ou d’être la proie de quelque appétit grossier, du moment que nous atteignons notre but en des domaines qui n’engagent pas notre liberté de choisir ; en revanche, dès qu’il est question de mourir, de souffrir ou de perdre notre réputation, nous voici en ébullition et prêts à nous enfuir en courant.
Voilà pourquoi – et c’est normal puisque nous sommes toujours dans l’erreur au sujet des plus graves questions – là où la nature nous voudrait confiants, nous devenons téméraires, désespérés, effrontés, impudents, alors que là où elle nous voudrait prudents et réservés, nous devenons abjects et lâches.
Car si nous réservions notre prudence au domaine de la liberté de choisir et de ses applications, en même temps que le désir d’être prudent, nous aurions aussitôt à notre disposition la volonté d’éviter ce que nous ne souhaitons pas voir se produire. Mais, en voulant être prudent dans des matières qui ne dépendent pas de nous, en voulant éviter des choses qui sont entre les mains d’autrui, nous tombons fatalement dans les frayeurs, l’angoisse et l’instabilité.
Car la mort ou la souffrance n’ont rien de redoutable ; ce qui est à redouter, c’est la crainte de la souffrance ou de la mort. (...) Alors que nous devrions réserver notre confiance à la mort, et notre prudence à la crainte de la mort, nous faisons tout le contraire : nous fuyons devant la mort ; quant à l’opinion que nous nous faisons d’elle, nous nous y montrons plein de légèreté, mous et indifférents. Socrate avait raison de dire que ce sont là des épouvantails. Comme les enfants, à cause de leur manque d’expérience, trouvent les masques effrayants et terribles, face aux événements nous réagissons de la même façon et en vertu des mêmes raisons. Et qu’est-ce qu’un enfant, sinon ignorance et manque d’instruction ? Car, là où il a la connaissance, il ne nous le cède en rien.
Qu’est-ce que la mort ? Un épouvantail. Retourne-le ; regarde-le, ça ne mord pas. Il faut que ta petite carcasse et ton petit souffle de vie se séparent, maintenant ou plus tard, tout comme ils existaient l’un sans l’autre avant ta naissance. Pourquoi ? Pour que s’accomplisse la rotation périodique de l’univers. Le monde a besoin des choses qui existent aujourd’hui, de celles qui doivent être et de celles qui ont été. Qu’est-ce que la souffrance ? Un épouvantail. Retourne-le, pour voir. Ta misérable chair est traitée rudement, puis à nouveau avec douceur. Si elle ne t’est pas utile, la porte est ouverte ; si elle te sert, supporte ce qui arrive. Quand, en toutes circonstances, la porte est ouverte, il ne peut nous arriver aucun mal.
Quel sont les fruits de cette façon de penser ? Ce qu’on peut imaginer de plus beau et de mieux accordé à un homme jouissant d’une véritable éducation : la sérénité, l’absence de crainte, et la liberté. »

La prochaine fois que dans la conversation, un ami (ou Emilie) se plaint de ceci ou de cela, dit que ce n’est pas « normal » ou demande « Pourquoi ? », je lui répondrai : « Pour que s’accomplisse la rotation périodique de l’univers ! »
Il (ou elle) aura du mal à comprendre. Tant pis pour lui (ou elle).
On pourra écrire les livres les plus merveilleux, les plus compréhensibles, les personnes qui comprendront cela le comprendront toujours par elles-mêmes.

mercredi 12 avril 2006

Epictète

LA BAGUETTE ENCHANTEE D’HERMES

Lorsqu’il nous arrive des choses désagréables, on souffre tous, même le sage parmi les sages - qui n’existe pas. Par contre, l’homme sage (qui existe) le vivra sûrement mieux que l’homme du commun et en tirera plus de profit, comme c’est exprimé dans ce texte :

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 147 :
« Tire profit de tout ce qui arrive

Pour ce qui concerne les représentations intellectuelles, presque tous s’accordent à dire que le bien et le mal sont en nous et non dans les objets extérieurs. Personne ne dira que c’est un bien qu’il fasse jour, ou que c’est un mal qu’il fasse nuit ; ni que le pire des maux, c’est que trois soit égal à quatre.
De l’aveu général, le savoir est un bien, l’erreur un mal, en sorte que du faux peut venir un bien : la reconnaissance du faux comme tel. Cette façon de voir, nous devrions l’appliquer à notre vie. La santé est un bien, la maladie un mal ?
- Détrompe-toi, mon cher.
- Quoi ?
- Employer comme il faut sa bonne santé est un bien, mal en user est un mal.
- Donc, même de la maladie on peut tirer profit ?
- Oui, par Dieu ! De la mort aussi, et même d’une infirmité. (...).
- Mais peut-on tirer profit de qui vous insulte ?
- Pour un athlète, un partenaire d’entraînement est capital ? Eh bien, celui qui m’insulte va lui-aussi me servir à m’entraîner : il exerce ma capacité d’encaisser, ma résistance à la colère, mon affabilité. Tu n’es pas d’accord ? Pourtant, celui qui me saisit par le cou, peut remettre en forme mes reins et mes épaules, me faire du bien ; l’entraîneur me dit bien : « Soulève ce poids à deux mains », et plus il est lourd, plus l’exercice est profitable. Et celui qui m’entraîne à résister à la colère ne me rendrait pas service ? Voilà ce que c’est que de ne pas savoir mettre à profit les autres hommes. Untel est mauvais voisin ? Mauvais pour lui-même, oui ; à moi, il est profitable puisqu’il exerce ma bienveillance, mon sens de la justice. Celui-ci est mauvais père ? Mauvais pour lui-même, mais bon pour moi.
C’est comme la baguette enchantée d’Hermès : « Touche ce que tu veux et tu en feras de l’or. » Ou plutôt : apporte-moi ce que tu veux, j’en ferai un bien. La maladie, la mort, la pauvreté, l’injure, un procès qui peut me coûter la vie, grâce à ma baguette d’Hermès, ce sont des biens.
- Que fais-tu de la mort ?
- Que veux-tu que j’en fasse sinon une occasion de gloire pour moi, si je montre, par ma conduite en face d’elle, ce que c’est qu’un homme qui sait plier sa volonté à la nature ?
- Et la maladie ?
- Je montrerai quelle est sa nature ; je m’en ferai une occasion de briller par ma fermeté et ma tranquillité ; je ne ramperai pas devant le médecin, je n’appellerai pas la mort. Que veux-tu de plus ? Tout ce que tu peux me donner, j’en ferai une bénédiction, une occasion de bonheur, une chose sacrée et digne d’envie.
Mais toi : « Fais attention à ne pas tomber malade, ce serait une catastrophe ! » Comme si l’on disait : « Fais attention de ne pas croire que trois égale quatre, ce serait une catastrophe ! » Quelle catastrophe ? Si j’ai, sur la chose en question, une opinion correcte, quel mal peut-elle me faire ? Ne va-t-elle pas m’être utile au contraire ? Ne me suffit-il pas que mon jugement soit juste concernant la pauvreté, la maladie, l’absence de fonctions officielles ? Ne tirerai-je pas profit de tout cela ? Pourquoi irai-je encore chercher le bien et le mal dans les objets extérieurs ?
Mais hélas ! tout cela n’est bel et bon que jusqu’à la sortie de l’école. Sitôt rentré à la maison, plus personne n’en a cure : on recommence à faire la guerre à son esclave, à ses voisins, à ceux qui se sont moqués de nous... »

mardi 11 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

CHANGER POUR ALLER MIEUX, CHANGER POUR ÊTRE HEUREUX
Page 139 :
« Exhortation à ses élèves

Nous voici donc, moi, votre éducateur, et vous, qui suivez mon enseignement. J’ai pour ambition de faire de vous des êtres inaccessible à tout empêchement, toute contrainte et tout embarras ; libres, heureux, tranquilles, vivant les yeux fixés sur Dieu (la vie) dans les petites choses comme dans les grandes. Vous, vous êtes ici pour apprendre tout cela et le mettre en pratique. Pourquoi, si vous avez l’ambition qu’il faut, êtes-vous donc si lents à la besogne quand, en plus, de mon côté j’ai la préparation nécessaire ? Que nous manque-t-il ? Quand on voit un charpentier avec son matériel devant lui, on attend de voir l’ouvrage terminé. Or, nous avons et le charpentier et le matériel ! Qu’est-ce qui nous manque ? L’objet de notre recherche ne peut-il pas s’enseigner ? Si. Ne dépend-il pas de nous ? S’il est une chose qui en dépende, c’est bien celle-ci. Ni la richesse, ni la santé, ni l’opinion publique ne sont en notre pouvoir, rien, si ce n’est l’usage correct de nos représentations, seule chose que la nature a faite inaccessible à toute gêne et à tout empêchement. Alors, qu’est qui vous retient ? Dites-le moi ! Cela vient soit de vous, soit de moi, soit de la nature même de notre entreprise. Mais celle-ci est réalisable. Elle ne dépend que de nous ! Par conséquent c’est ou moi ou vous, ou – plus vraisemblablement – nous sommes tous en cause. Alors ? Voulez-vous que nous commencions à nous occuper du projet dont je parlais tout à l’heure ? Effaçons le passé. Croyez-moi : mettons nous au travail, et vous verrez. »

Il ne faut pas manquer d’ambition pour être heureux, ne pas avoir peur de suer un peu, ou alors, avoir de la chance, des parents qui vous auront bien appris la vie et le bonheur, par exemple.

FAIRE FACE, COURAGEUSEMENT, TROUVER LES MEILLEURES SOLUTIONS QUI S’OFFRENT A NOUS
Page 141 :
« La vie est un match

C’est face aux difficultés que les hommes se révèlent. Quand tu te trouve en difficulté, dis-toi que Dieu (ou la vie), tel un entraîneur, te met en présence d’un jeune homme peu commode.
- Dans quel but ?
- Pour que tu sortes vainqueur des Jeux olympiques, ce qui ne peut se faire sans transpirer. A mon avis, tu es devant la plus belle difficulté qui soit si jamais tu veux bien t’y mesurer comme un athlète à un lutteur plus jeune. Imagine que nous t’envoyions en éclaireur à Rome (Sous l’empereur Domitien, un édit du sénat (en 94 de notre ère) avait banni de Rome les philosophes : il s’agit probablement, pour l’élève qu’on y envoie, d’en rapporter des nouvelles sur l’état d’esprit dominant vis-à-vis de la philosophie). Personne ne choisirait d’envoyer en reconnaissance un lâche qui, au moindre bruit, à la seule vue d’une ombre, reviendrait en courant, tout affolé, annoncer que l’ennemi est à nos portes. De même, si tu venais nous rapporter : « La situation à Rome est épouvantable, il nous faut trembler devant la mort, l’exil, la diffamation, la ruine ! Fuyez, mes amis, l’ennemi est là ! », nous te répondrions : « Va-t-en ! Garde pour toi tes prophéties : notre erreur a été de te choisir comme éclaireur. »
Envoyé à ta place, Diogène nous rapporterait un tout autre son de cloche. Il dirait que la mort n’est pas un mal, puisqu’elle n’a rien de déshonorant ; que la mauvaise réputation n’est qu’un vain bruit répandu par des fous ; mêmes propos sur la douleur, le plaisir, le dénuement. Il dirait aussi qu’aller tout nu vaut mieux que te porter n’importe quel vêtement de pourpre ; que dormir sur la dure, c’est avoir la plus confortable des couches. Et, à l’appui de tout cela, il donnerait pour preuve son propre courage, sa tranquillité à toute épreuve, sa liberté, et jusqu’à son corps, endurci et resplendissant de santé. « Il n’y a aucun ennemi près de nous ; tout est plein de paix.
- Comment peux-tu dire cela, Diogène ?
- Regarde : ai-je été touché, blessé ? Ai-je eu à fuir devant l’ennemi ? »
Voilà l’éclaireur qu’il nous faut. Toi, en revenant, tu nous racontes n’importe quoi. Ne voudrais-tu pas y retourner pour regarder de plus près, et sans lâcheté ? »

lundi 10 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

BAVARDS
Page 136 :
« (...) Et puis on dira qu’« il ne sert à rien d’étudier ». Mais, dites-moi, qui vient à l’école avec l’intention de se soigner ? Qui donc y vient pour soumettre ses propres jugements à un vrai travail de nettoyage, ou encore pour apprendre de quelle sorte de jugements il a besoin ? Pourquoi vous étonner si vous ne rapportez de l’école que ce que vous y aviez apporté ? Car vous ne venez pas pour soumettre vos jugements à la critique, ni pour les corriger, ni pour les échanger contre d’autres – loin s’en faut ! Demandez-vous plutôt si, en venant, vous avez bien atteint le but recherché. Vous aviez envie de discourir sur la théorie ? N’êtes-vous pas devenus encore plus bavards ? Ne vous offre-t-on pas matière à ces petites démonstrations théoriques que vous aimez tant faire en public ? Ne pouvez-vous démontrer des syllogismes aux prémisses équivoques ? (...) Pourquoi donc vous fâcher si vous obtenez ce que vous êtes venus chercher ?

SAVOIR CE DONT ON A BESOIN
Page137 :
« (...) Maintenant, si tu me demandes : « Les syllogismes sont-ils utiles ? », je te dirai que oui, et même, si tu veux, je te montrerai de quelle manière.
- Mais moi, m’ont-ils servi ?
- Mon cher, tu ne m’as pas demandé s’ils étaient utiles pour toi mais dans l’absolu. Si un homme malade de dysenterie me demandait : « Le vinaigre est-il utile ? », je lui répondrais oui. « Donc il peut me faire du bien ? – Non ! Tâche d’abord de stopper ta diarrhée et laisse cicatriser tes petits ulcères. »

Vous aussi, messieurs, commencez par soigner vos ulcères et arrêter vos épanchements : rétablissez la sérénité dans votre esprit ; quand vous venez à l’école, qu’il soit inaccessible à toute distraction ; vous verrez ce que peut la raison. »

dimanche 9 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

NE PAS JUGER A LA HÂTE
Page 129 :
« L’habit ne fait pas le philosophe

Ne vous fiez jamais aux idées reçues pour louer ou blâmer qui que ce soit, ni pour apprécier son savoir-faire ou son in compétence, et vous ne tomberez ni dans la précipitation, ni dans la malveillance. « Cet homme se lave vite. » A-t-il tord ? Pas forcément. Qu’en est-il donc ? Il se lave vite, c’est tout.
- Alors, tout ce qu’on fait est bien ?
- Pas du tout ; simplement, les conduites dictées par des jugements corrects sont justes, celles qui obéissent à une pensée déshonnête sont déshonnêtes.
Mais pour ce qui te concerne, tant que tu n’as pas examiné dans le détail ce qui dicte sa conduite à tel ou tel, abstiens-toi de prononcer blâmes ou éloges sur ses actes. Il est malaisé de juger de ce que pense quelqu’un d’après son apparence extérieure. « Cet homme est charpentier. » Pourquoi ? « Il se sert d’un rabot. » D’accord ! « Celui-ci est philosophe. » Pourquoi ? « Il a un manteau court et les cheveux longs. » Les mendiants aussi, non ? A cause de cela, dès qu’on en rencontre un qui se conduit mal, on s’écrie : « Regardez ce philosophe, ce qu’il fait. » On devrait plutôt, devant son inconduite, en déduire que ce n’est pas un philosophe. Si un manteau court et des cheveux longs étaient l’image et l’insigne du philosophe, on aurait raison de parler ainsi. Mais si c’est une conduite irréprochable, ne devrait-on pas en dénier l’appellation à celui qui ne respecte pas cette condition ? On en use bien ainsi pour les autres métiers. En voyant quelqu’un raboter de travers, on ne se dit pas : « A quoi peut bien servir un charpentier ? Regardez le gâchis que fait celui-là ! » Au contraire, on se dit : « Ce n’est pas un vrai charpentier, il ne sait même pas tenir un rabot. » De même, en entendant quelqu’un qui chante mal, on ne se dit pas : « Voilà comment chantent les musiciens ! », mais plutôt : « Ce n’est sûrement pas un musicien ! » Cette manière de réagir ne s’applique qu’à la philosophie : lorsqu’on voit un homme dont la conduite ne s’accorde pas avec l’état de philosophe, au lieu de lui en dénier l’appellation, on se dit au contraire que c’est un philosophe, et, comme il se conduit mal, on en conclut que la philosophie ne sert à rien. Comment expliquer cela ? C’est que si nous ajoutons foi à l’idée, bien ancrée en nous, de ce que doit être un charpentier, un musicien ou n’importe quel autre type d’artiste ou d’artisan, il n’en va pas de même pour un philosophe : l’idée que nous nous faisons du philosophe est tellement confuse et embrouillée que, pour en juger, nous nous fions aux apparences. Dans quel métier est-il possible de se lancer avec, pour tout bagage, une certaine allure et des cheveux longs, sans souci de théorie, de pratique, ni de but à atteindre ? »

A notre époque, on devrait plus se soucier du but à atteindre. Etre heureux ? Comprendre mieux le monde et nous-même pour mieux nous conduire ? Enculer les mouches ?

jeudi 6 avril 2006

Epictète

Ce qui dépend de nous – Manuel et Entretiens / Arléa

Page 125 :
« Face au tyran

Si je suis sans crainte devant tout ce que le tyran peut faire de moi, et indifférent à tout ce qu’il pourrait me donner, pourquoi rester bouche bée et stupide à sa vue ? Qu’ai-je à craindre de ses gardes du corps ? Quel plaisir croit-on que j’éprouve quand il s’adresse à moi avec douceur, quand je suis reçu par lui, quand je raconte aux autres en quels termes il m’a parlé ? Serait-il Socrate, ou Diogène, pour qu’un éloge de lui prouve quoi que ce soit en ma faveur ? Suis-je jaloux de sa moralité ? Non. Je joue le jeu ; je me rends auprès de lui et je fais ce qu’il demande dans la mesure où ses ordres ne sont ni stupides ni inconvenants. Mais s’il me disait : « Va trouver Léon de Salamine (pour l’arrêter. C’est ce qu’on avait ordonné à Socrate, sous la tyrannie des Trente, à Athènes ; il avait refusé.) », je répondrais : « Cherche quelqu’un d’autre ; je ne joue plus. » « Emmenez-le ! » Je me laisserais arrêter : c’est le jeu.

- Mais il te couperait la tête !
- Crois-tu que la sienne restera toujours sur ses épaules ? De même que les vôtres, à vous qui lui obéissez ?
- Mais tu seras privé de sépulture, on te jettera n’importe où !
- Oui, si je ne suis pas autre chose que mon cadavre. Mais si je suis distinct de lui, pèse tes mots au lieu de chercher à me terroriser. Ces choses-là ne font peur qu’aux enfants et aux imbéciles. Si un homme, après avoir franchi le seuil d’une école de philosophie, persiste à ignorer ce qu’il est, autant qu’il vive dans la terreur, qu’il continue à flatter les mêmes personnages : car il n’a toujours pas compris qu’il n’est ni un morceau de chair, ni un squelette, ni un ensemble de tendons, mais le principe qui utilise tout cela, met en ordre ses représentations et réfléchit sur elles.
- Soit ; mais de tels discours forment des gens qui méprisent les lois.
- Et où vois-tu des discours qui rendent leurs adeptes plus dociles aux lois ? Le bon vouloir d’un imbécile n’a pas force de loi, pourtant, même à l’égard des tyrans, les principes de la philosophie nous amènent à nous conduire comme il convient. Ils nous enseignent qu’on ne doit jamais s’opposer à eux dans les affaires où ils ont les moyens d’être les plus forts. Ces mêmes principes nous apprennent à céder quand il s’agit de notre carcasse, de nos biens, de nos enfants, de nos parents, de nos frères – à céder en tous points, et à laisser faire le tyran. Mais, dans un seul cas nous ne devons pas céder : quand il s’agit de nos jugements ; car Zeus les a voulus dépendant de chacun de nous et sans aucune détermination extérieure. Où est le mépris des lois, où est le mal là-dedans ? Je te cède sur les points où tu es le plus fort ; là où c’est moi, ne cherche pas à me barrer la route. Car ces choses-là me tiennent à cœur, et à toi non. Ton affaire, c’est d’habiter dans un palais de marbre, d’avoir pour te servir des affranchis et des esclaves, de porter des habits que tout le monde remarque, d’avoir une foule de piqueurs, de chanteurs à la cithare, d’acteurs tragiques. Pourquoi m’y opposer ? Te préoccupes-tu de mes jugements, et même de ta propre pensée ? Sais-tu de quelles parties elle est constituée, de quelle façon elle raisonne, comment elle s’articule, ce que sont ses différentes facultés et en quoi elles consistent ? Pourquoi donc te fâches-tu quand tu vois qu’un autre, parce qu’il a réfléchi à ces questions, l’emporte ici sur toi ?
- Mais c’est cela qui compte le plus !
- Qu’est-ce qui t’empêche de te consacrer à cette étude et d’y apporter tous les soins ? Qui a plus grande abondance de livres, de temps libre, de gens prêts à l’aider ? Tu n’as qu’à t’y mettre, et consacrer un tout petit peu de temps au principe directeur de ton âme : demande-toi ce qu’il est, d’où il vient, lui sans qui tu ne pourrais rien faire, qui soumet toutes choses à son examen, à l’épreuve de son tri. Tant que tu vivras tourné vers le monde extérieur, tu seras sans égal en ce qui le concerne, quant à diriger ton âme comme tu l’entends, n’y compte pas : elle restera crasseuse et négligée. »

Tant que tu vivras tourné vers le monde extérieur...
Tu ne pourras pas avoir accès à la beauté du monde, ni te sentir bien dans ce monde.

N’y compte pas !

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