être vivant

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jeudi 2 septembre 2010

De bons compagnons

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 138:

"Aucun adulte dans cette vie - que des enfants préoccupés d'un jouet cassé ou refusé. Rares parmi eux ceux qui, oubliant de geindre, se saisissent de la première lumière venue pour sauter à la corde. Ceux-là sont de bons compagnons. La terre est par eux enchantée."

mardi 31 août 2010

Kierkegaard et les tulipes

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 128:

"A ma gauche, un livre ouvert de Kierkegaard, Vie et règne de l'amour. A ma droite, les tulipes qui viennent de finir leur carrière. A ma gauche, un mort qui parle de son Dieu comme un amant ivre de sa belle. A ma droite, des fleurs qui défendent les couleurs d'un temps qui les a tuées. A ma gauche, le Danemark, à ma droite, la Hollande. A ma gauche, des phrases imprimées en caractères si petits qu'elles me font mal aux yeux. Tu devrais porter des lunettes, me dit Kierkegaard, entre deux paroles sonnant à la volée. A ma droite, pieds dans l'eau, tête navrées, les tulipes qui murmurent: ce n'est pas un reproche, ne le prends pas mal, mais si tu fumais un peu moins, tu nous aurais peut-être donné un jour à vivre de plus. Ne les écoute pas, dit Kierkegaard, leur beauté est trompeuse. Elle passe comme le reste. Qu'est-ce qu'il nous chante, le vieux gars perdu dans sa Bible, répliquent les tulipes. Qu'est-ce que c'est que cette folie de vouloir le ciel sans passer par la terre incertaine et si belle? Et le ton monte, à ma gauche, à ma droite, entre le Danois allongé dans son livre et les Hollandaises barbotant dans un vase. Ma solitude, ce matin, ressemble à un hall de gare. Elle est aussi vaste et résonante. Je vais sortir, attendre que les adversaires se calment. Cela dit, ils n'ont pas tout à fait tord: je devrais penser à des lunettes et fumer un peu moins. Oh rien qu'un tout petit peu moins."

dimanche 29 août 2010

Une neige de toutes les couleurs

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 122:

"Te voilà, légère neige, première soeur, née avant terme, tu te reposes sur les toits orangés des maisons et tu fonds en touchant les routes noires, les enfants dans les écoles doivent être distraits ce matin, c'est par leurs yeux que je te regarde et c'est en leur nom que je te salue, ton silence et ta blancheur étant ce qui, du monde, s'accorde le mieux avec leurs rires de toutes les couleurs."

jeudi 26 août 2010

Vie conjugale

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 111:

"Entre vingt et trente ans, la plupart de ceux que je connaissais se sont mariés et je les regardais avec étonnement. Je pensais que pour vivre avec quelqu'un, quelque fût la personne, il fallait une force exceptionelle dont j'étais dépourvu, semblable à celle que l'on accorde aux héros des légendes. Je le pense toujours. Le spectacle de la vie conjugale suscite en moi le même mélange d'émerveillement de d'effroi que, dans la petite enfance, les histoires d'ogres et de fées."

dimanche 22 août 2010

Questions

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 110:

"J'ai lu le récit fait par une femme sur son père atteint de la maladie d'Alzheimer. Elle publie son livre à compte d'auteur, pour l'entourage et d'éventuels inconnus. C'est une tentative désespérée et réussie de donner à voir la majesté d'une personne que le vieillissement et la dépendance asilaire ont dépouillée de sa beauté, de son intelligence, de sa liberté, de son passé, de son avenir, bref de tout ce qui fait une personne. L'amour est là devant le pire, confronté à son propre mystère: qu'aimons-nous dans ceux que nous aimons? Leur force - mais quand ils n'en ont plus? Leur charme - mais quand il les a désertés? Leur parole - mais quand elle est détruite? Qu'est-ce qu'une "personne"? Qu'est-ce qu'aimer? Aimons-nous ceux que nous croyons aimer? Questions, questions, questions - et pour les réponses on verra dans une autre vie. Peut-être. Sûrement. Peut-être."

samedi 14 août 2010

En manque d'inspiration

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 110:

"Ma vie - ou du moins la part la plus déliée de ma vie, la moins obéissante, celle que j'appelle, faute de mieux: mon âme - mon âme, donc, grimpe sur la fumée qui s'élève d'un jardin, traverse les roses qui somnolent dans la cuisine, danse sur la couverture des livres qui m'entourent, ignore superbement les pages de ce carnet et moi je l'attends, un peu bête, un peu creux, pigeonnier vidé de ses pigeons. Cette histoire se reproduit souvent. Elle ne m'inquiète pas, même si je devine qu'un jour elle ira à son terme: mon âme se rendant si légère qu'elle oubliera de revenir et que quelqu'un dira de moi: "il est mort" - puisque c'est ainsi que l'on nomme ce genre de fugues."

lundi 9 août 2010

Bobin d'accord avec Léautaud

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 102:

"Il y a une littérature qui est somptueuse, surchargée d'or et d'estime de soi. Elle tient l'écriture pour plus grande que la vie. Elle ne sait rien de plus noble qu'une belle phrase. Elle a sans aucun doute engendré des chefs-d'oeuvre, et elle m'indiffère. C'est une autre littérature ont j'ai faim. Elle est aussi ancienne que la première. Elle ne suppose pas moins de travail mais elle ne cherche pas la même chose. Ou plutôt: il y a une écriture qui cherche, ne trouve que par accident ou par grâce, et continue à chercher. Et il y a une écriture qui tourne devant son miroir, une mariée qui essaie sa robe. Celle-là ne cherche rien. Elle n'a rien à chercher, ayant depuis toujours trouvé qui épouser: elle-même. Sa beauté ne m'impressionne pas. Je n'admire pas une oeuvre parce qu'on me dit de l'admirer, mais pour la puissance d'amour qui vibre en elle. Ce que j'entends ici par amour n'est rien de sentimental. L'amour qui est seul réel est d'une dureté incroyable. C'est le mot: incroyable. Le poète Henri Pichette dit que l'on ne devrait jamais écrire une seule phrase que l'on ne puisse chuchotter à l'oreille d'un agonisant. Eh bien c'est exactement ça. L'écriture que j'aime, c'est exactement ça. Et nous sommes tous des agonisants, n'est-ce pas? Où me mènent de telles réflexions? A rien, à rien. Ce n'est pas grave: une petite poussée de fièvre. Ce que je dis là, je peux le dire autrement: il y a une parole des princes et il y a une parole des gueux. Celle des princes est comme une chambre où il n'y aurait rien et où en même temps tout serait plein, rempli à ras bords. C'est une parole qui est sourde de se suffire à elle-même. Celle des gueux, au contraire, contient en elle assez de vide - d'espace, de silence - pour que le premier venu s'y faufile et y découvre son bien. C'est une parole qui laisse en elle une place à l'autre, qui rend possible la venue d'autre chose qu'elle-même. Vous savez: la vieille tradition de disposer sur la table une assiette en plus pour un visiteur imprévu, étranger. Ce sont ces paroles-là que j'aime. C'est à ces tables que je mange le mieux."

mercredi 4 août 2010

Un vrai livre

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 101:

"Un livre, un vrai livre, ce n'est pas quelqu'un qui nous parle, c'est quelqu'un qui nous entend, qui sait nous entendre."

Avec le temps, à force de persévérance, j'arriverai à faire un vrai livre.

jeudi 22 juillet 2010

Extase

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 94:

"Hier après-midi, je suis tombé amoureux d'un arbre. Il passe ses jours au bord d'une route départementale, à une dizaine de kilomètres d'ici. Son feuillage surplombe une partie de la route. En traversant l'ombre qu'il donne, j'ai levé la tête, regardé ses branches comme à l'entrée d'une église les yeux se portent d'instinct vers la voûte. Son ombre était plus chaude que celle des églises. Une des plus fines expériences de la vie est de cheminer avec quelqu'un dans la nature, parlant de tout et de rien. La conversation retient les promeneurs auprès d'eux-mêmes, et parfois quelque chose du paysage impose le silence, impose sans contraindre. L'apparition de cet arbre a fait surgir en moi un silence de toute beauté. Pendant quelques instants je n'avais plus rien à penser, à dire, à écrire et même, oui, plus rien à vivre. J'étais soulevé à quelques mètres au-dessus du sol, porté comme un enfant dans des bras vert sombre, éclairci par les taches de rousseur du soleil. Cela a duré quelques secondes et ces secondes ont été longues, si longues qu'un jour après elles durent encore. Je ne retournerai pas voir cet arbre - ou bien dans longtemps. Ce qui a eu lieu hier m'a comblé. Il me semblerait vain d'en vouloir la répétition. Vain et inutile: en une poignée de seconde, cet arbre m'a donné assez de joie pour les vingt années à venir - au moins."

mardi 20 juillet 2010

Sagesse, danse et folie

Autoportrait au radiateur - Christian Bobin - Folio

Page 94:

"Finalement je n'aime pas la sagesse. Elle imite trop la mort. Je préfère la folie - pas celle que l'on subit, mais celle avec laquelle on danse."

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