Journal de celui qui à force d'essayer d'être heureux est en train d'y parvenir

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samedi 14 avril 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

SEXE
Page 18 :
« A Jory Sherman
1961 ( ?)
« (…) Le fait que tous les poètes du mondé entier soient des alcoolos est une foutue bonne indication sur l’état de ce monde. Cresspoolcrews dit quelque part que l’essence de la poésie s’incarne dans le corps d’une femme. Ce que ça doit être merveilleux d’être aussi naïf et simplet ! Le sexe c’est le piège ultime, c’est un baiser sur une porte d’acier qui se ferme. Lawrence était bien plus subtil dans l’art de rechercher la muliébrité (féminité) dans la chair jusqu’à l’âme et dans l’art d’accorder les vices et les vertus. Crews avale simplement de grandes gorgées de sexe et les noie dans des brouillons d’homme ivre, parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre, ce qui, évidemment, est le lot commun de tous les Américains : ils n’arrêtent pas d’y penser, ils minaudent, ils se baladent avec des photos pornos dans la poche, et pourtant ce pays est le plus puritain que tu puisses trouver au monde ! Ici, les femmes ont placé la barre trop haut et les garçons ont fini par se planquer derrière la grange avec une vache. Ce qui rend particulièrement pénibles les relations entre les garçons, les vaches et les femmes… »

J’aime beaucoup l’humour des deux dernières phrases :

Ici, les femmes ont placé la barre trop haut et les garçons ont fini par se planquer derrière la grange avec une vache. Ce qui rend particulièrement pénibles les relations entre les garçons, les vaches et les femmes…

vendredi 13 avril 2007

Charles Bukowski (1920-1994)

Correspondance 1958-1994

A 40 ANS, BUKOWSKI VOIT NAITRE SON PREMIER LIVRE
« E.V. Griffith
14 octobre 1960
Page 17 :
« Je suis descendu au bureau de poste ce matin avec l’avis qu’on avait laissé dans ma boite hier – et waouh ! – c’était dedans : une collection d’exemplaires de Hearse par un certain Charles Bukowski. Je suis sorti et j’ai tout de suite ouvert le paquet dans la rue, le soleil rayonnait, et ça y était : Flower, Fist and Bestial Wail. Jamais un bébé n’était né dans d’aussi grandes souffrances ! Mais finalement le bon Dr Griffith a mis au monde un magnifique bébé, le premier d’un homme de 40 ans, écrivain sur le tard.
Griff, c’était quelque chose ! Là, en plein milieu de la rue, entre la poste et un concessionnaire de voitures ! Mais je suis vite redescendu sur terre. J’ai senti la honte et les scrupules fondre sur moi, je me suis senti mal. J’ai repensé à la dernière lettre que je vous avais écrite, aux reproches que je vous avais faits, aux insultes, aux menaces.
E.V. JE NE SAIS VRAIMENT PAS COMMENT VOUS PRESENTER MES EXCUSES, MAIS PUTAIN JE VOUS DEMANDE PARDON ! »

lundi 19 mars 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

« A Jory Sherman
22 août 1960
Page 15 :
« Sale journée aujourd’hui. Ils m’ont encore bien botté le cul. J’ai essuyé trois refus : San Fran. Review, White Dove et Oak Leaves. (…)
Enfin… Ma copine m’a dit que la nuit dernière je n’avais jamais été aussi bourré de toute ma vie. J’étais là dans le lit à me ronger les sangs quand je lui ai tiré d’un coup sec son matelas et je suis allé m’appuyer contre le dossier d’une chaise et j’ai discouru pendant deux heures (tout en buvant) sur la littérature, sa signification, ses impasses, ses tenants et aboutissants…
Fiston, je suis au bout du rouleau… Ces trois quatre derniers mois m’ont lessivé. Je crois que je vais arrêter d’écrire. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Qu’est-ce que je pourrais ajouter d’autre ? Il me restera toujours les courses, les putes et la Schlitz. Alors laissons de côté ces gamins d’éditeurs qui se font mousser.
Je crois que je devrais plutôt essayer de m’acheter une cabane et de tout laisser tomber. N’être plus qu’un vieux dégueulasse qui attend la mort. Parce que j’en ai marre de toutes ces tronches qui ne font que bavarder, rire, discuter de cul et de bagnoles et qui ne font que parler dans le vide 8 heures par jour ! Tout ce que je veux maintenant c’est un chez-moi, il me suffirait de faire la plonge trois fois par semaine ou de faire le proxénète. Bordel, tout ça me rend malade ! Et la poésie aussi. Ca ne m’étonne pas que Van Gogh se soit fait exploser la tronche ! Pas étonnant qu’il ait peint des corbeaux sous le soleil ! On est au degré zéro de la fainéantise. Et le zéro il te bouffe les tripes de l’intérieur, il ne te laisse rien du tout excepté la possibilité de chier de baiser et de cligner des yeux. Même une tempête de neige ne pourrait pas me mettre K.O. parce que je suis déjà mort ! Laissons ces combats à Pound, à Keats à Shelley ainsi qu’à cet enfoiré de facteur au sourire parfait et à ses foutues lettres de refus. Parce que l’herbe continuera de pousser et les bagnoles continueront de rouler comme si de rien n’était. (…) »

Ca ne m’étonne pas que Van Gogh se soit fait exploser la tronche…

Même une tempête de neige ne pourrait pas me mettre K.O…

dimanche 18 mars 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

A UN JEUNE POETE QUE BUKOWSKI TROUVE BON : JORY SHERMAN
Avril 1960
Page 14 :
« (…) Est-ce que tu emploies le double interligne pour tes poèmes ? Je sais que l’on est sensé utiliser le double interligne dans la rédaction d’histoires, d’articles, etc. pour la clarté et la facilité de lecture, mais par sa construction même (qui a normalement besoin de plus d’espace) ce poème-là se lit assez facilement en interligne simple. Et puis un poème tapé en double interligne perd sa colonne vertébrale, c’est comme s’il se dispersait dans les airs. Enfin, je ne sais pas : le monde s’articule autour de règles insignifiantes, autour de tromperies mesquines et je n’y pige rien. Qu’est-ce que ça veut dire ? Quelle vacherie ! Pendant ce temps j’en ai oublié l’essentiel : il tient le coup ou pas ce poème ? Ouais, les règles sont faites pour les vieilles filles qui traversent la rue…
Au fait, j’ai vu ton poème dans S&S. (…) Quant au mien, l’éditrice a déconné avec : elle a fait imprimer le mot « veille » à la place du mot « œil ». Quel sale coup ! Bah, c’est une très vieille femme qui publie toujours le même genre de poèmes. Elle m’a même écrit une lettre au sujet des oiseaux qui gazouillent en paix devant sa fenêtre, et elle se demande comment un type comme moi, si talentueux, peut se perdre dans les jeux et l’alcool. J’en ai vu un d’oiseau l’autre jour, alors que je revenais de l’hippodrome et que je rentrais chez moi. Les nuages étaient hauts dans le ciel, le soleil se couchait et tout respirait l’amour et la bonté. Et l’oiseau en question était dans la gueule d’un chat accroupi sur l’asphalte en plein milieu de la route. Lorsqu’il a vu ma voiture il s’est relevé, a pris une de ces expressions de cinglé comme seuls peuvent en avoir les chats, et il s’est mis à courir vers le bord du trottoir. L’oiseau était d’un gris profond, il était encore vivant à ce moment-là. Mais le chat le tenait bien fermement entre ses crocs, et d’un coup rapide il lui brisa les ailes, faisant se déployer les plumes comme à la parade. Tout était calme, le feu est passé au vert, et je me suis remis à rouler en pensant à cet oiseau gris, aux ailes, aux crocs… »

Le monde s’articule autour de règles insignifiantes, autour de tromperies mesquines…

Les règles sont faites pour les vieilles filles qui traversent la rue…

J’en ai vu un d’oiseau l’autre jour…
Violence du monde,
De la vie.

samedi 17 mars 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Pour changer un peu de Cioran...

Correspondance 1958-1994

A L’EDITEUR D’UN MAGAZINE DE POESIE : E.V. GRIFFITH
Décembre 1959
Page 12 :
« Etes-vous toujours en vie ?
Tout ce qui m’arrive est banal ou vénal, et peut-être que plus tard je me mettrai à écrire une poésie plus fleurie et versifiée, mais pour le moment j’en suis à pondre des choses aussi ternes et insipides que les collants d’une vieille dame…
Je n’en sais trop rien, mais ce petit monde de la poésie me semble bien hypocrite et frustré : coteries, renvois d’ascenseurs, je te publie si tu me publies, et avant ça, est-ce que ça ne te dérangerait pas de lire devant un petit groupe d’homosexuels ?
Je prends une revue de poésie, j’en tourne les pages d’une pichenette, je compte les étoiles, la lune et les frustrations, je bâille, je pisse ma bière et je tapote sans conviction sur ces stupides touches, il fait moins 10 à Moscou et il neige ; un furoncle est en train de se former entre mes yeux et quelque part entre Pedro et Palo Alto j’ai perdu la volonté de me battre : le type du magasin de spiritueux me connaît déjà comme si j’étais son propre cousin : quand il me voit arriver il fait craquer les sacs en papier et lorsqu’on le regarde on pense à une photo de Francis Thompson. »

Je compte les étoiles, la lune et les frustrations…

dimanche 28 mai 2006

Merci Mueller

Voici ce que cette personne a posté hier en commentaire à une note du 13 mai 2005 :

" "Se lamenter sur un cadavre est aussi inconséquent que de verser une larme sur une fleur qu'on vient de couper. L'horreur ce n'est pas la mort mais la vie que mènent les gens avant de rendre leur dernier soupir. Ils n'ont aucune considération pour elle et ne cessent de lui pisser et de lui chier dessus. Des copulateurs sans conscience. Ils ne s'obsèdent que sur la baise, le cinoche, le fric, la famille, tout ce qui tourne autour du sexe. Sous leur crâne, on ne trouve que du coton. Ils gobent tout, Dieu comme la patrie, sans jamais se poser la moindre question. Mieux, ils ont vite oublié ce que penser voulait dire, préférant abandonner à d'autres le soin de le faire. Du coton, vous dis-je, plein le cerveau ! Ils respirent la laideur, parlent et se déplacent de manière aussi hideuse. Faites leur donc entendre de la bonne musique et bien ils se gratteront l'oreille, la majeure partie des morts l'étaient déjà de leur vivant, le jour venu ils n'ont pas senti la différence. "

Du grand Bukowski dans "Le capitaine est parti déjeuner... "

Merci Mueller

En effet, du grand Bukowski, quelqu'un qui dit les choses...

dimanche 26 février 2006

L'humain, nous...

Un petit conte philosophique aujourd'hui - de mon ami Bukowski - pour exprimer que l'humain est :

« MOINS DÉLICAT QUE LA SAUTERELLE

- ET merde, j'en ai marre de peindre. On sort. J'en ai marre de l'odeur de ces peintures, j'en ai marre d'être génial. J'en ai marre d'attendre la mort. Viens, on sort.
- Où ? demanda-t-elle.
- N'importe où. Manger, boire, regarder.
- Jorg, qu'est-ce que je vais devenir quand tu seras mort ?
- Tu vas manger, dormir, baiser, pisser, chier, t'habiller, te balader et râler.
- J'ai besoin de sécurité.
- Tout le monde a besoin de sécurité.
- Tu comprends, on n'est pas mariés. Je ne pourrai même pas toucher ton assurance.
- T’en fais pas, c'est pas grave. Et puis, Arlene, tu ne crois pas au mariage. Arlene lisait le journal du soir, installée dans le fauteuil rose.
- Tu dis qu'il y a cinq mille femmes qui veulent coucher avec toi. Et moi, dans tout ça ?
- Ça fait cinq mille plus une.
- Tu crois que je ne peux pas me trouver un autre homme ?
- Mais si. Tu peux en trouver un dans les trois minutes.
- Tu crois que j'ai besoin d'un grand peintre ?
- Pas du tout. Un bon plombier ferait l'affaire.
- Oui, du moment qu'il m'aime.
- Bien sûr. Mets ton manteau et sortons.
Ils descendirent du loft qu'ils occupaient. Partout ce n'étaient que chambres minables, des nids à cafards, mais personne ne semblait mourir de faim. Ceux qui habitaient là avaient toujours l'air d'être en train de faire cuire des trucs dans de grandes marmites et de se réunir autour pour fumer, se curer les ongles, boire des boîtes de bière ou partager une grande bouteille bleue de vin blanc, s'engueuler ou rire, ou péter, roter, se gratter ou encore dormir devant la télé. Il n'y avait que peu de gens au monde qui avaient beaucoup d'argent, mais moins ils en avaient, mieux ils paraissaient vivre. Dormir, des draps propres, de quoi manger, de quoi boire et de la pommade contre les hémorroïdes, c'étaient leurs seuls besoins. Et ils laissaient toujours leur porte entrouverte.
- Les cons, dit Jorg dans l'escalier. Ils passent leur vie à raconter des conneries et à me gâcher la mienne.
- Oh, Jorg, soupira Arlene. Tu n'aimes pas les gens, c'est ça ?
Il la regarda en haussant les sourcils, ne répondit pas. La réaction d'Arlene devant ses sentiments envers les masses était toujours la même - comme si ne pas aimer son prochain révélait une impardonnable perversion de l'esprit. Mais c'était une bonne affaire au lit et une compagnie agréable - la plupart du temps.
Ils longèrent le boulevard, Jorg, barbe rousse et blanche, dents jaunes cassées et mauvaise haleine, oreilles écarlates, regard effrayé, pardessus déchiré et puant, et canne en ivoire. Plus il se sentait dégueulasse, mieux il se sentait.
- Chieries, fit-il. Tout n'est que chieries jusqu'à ce que ça crève.
Arlene frétillait du cul, n'en faisait pas mystère, et Jorg martelait le trottoir de sa canne, et le soleil lui-même regardait et faisait ho, ho. Ils arrivèrent devant le vieil immeuble décrépit où Serge habitait. Jorg et Serge peignaient tous deux depuis des années, mais ce n'était que récemment que leurs oeuvres avaient commencé à se vendre pour un peu plus d'une bouchée de pain. Ils avaient crevé de faim ensemble, et devenaient célèbres chacun de leur côté. Jorg et Arlene montèrent l'escalier de l'hôtel. Les couloirs sentaient l'iode et le poulet frit. Dans une chambre, on baisait, et on ne s'en cachait pas. Ils grimpèrent jusqu'au dernier étage et Arlene frappa. Serge ouvrit.
- Coucou, fit-il. (Puis il rougit.) Oh, pardon... entrez.
- Mais enfin, qu'est-ce que t'as ? demanda Jorg.
- Asseyez-vous. Je croyais que c'était Lila...
- Tu joues à cache-cache avec Lila ?
- Laisse tomber.
- Serge, il faut que tu te débarrasses de cette fille. Elle te détruit.
- Elle me taille mes crayons.
- Serge, elle est trop jeune pour toi.
- Elle a trente ans.
- Et toi, tu en as soixante. Ça fait trente ans d'écart.
- Et trente ans, c'est trop ?
- Bien sûr.
- Et vingt ? demanda Serge en regardant Arlene.
- Vingt, c'est acceptable. Trente, c'est obscène.
- Pourquoi l'un et l'autre vous ne prenez pas des femmes de votre âge ? demanda Arlene.
Ils se tournèrent vers elle.
- Elle adore faire des petites plaisanteries, dit, Jorg.
- Oui, dit Serge. Elle est amusante. Venez, je vais vous montrer ce que je suis en train de faire...
Ils le suivirent dans la chambre. Il enleva ses chaussures et s'étendit sur le lit.
- Vous voyez, tout le confort.
Serge avait mis ses pinceaux au bout de longs manches et il peignait sur une toile attachée au plafond.
- C'est à cause de mon dos. Je ne peux pas peindre plus de dix minutes sans m'arrêter. Comme ça, je peux rester des heures.
- Qui te prépare tes couleurs ?
- Lila. Je lui dis « mets-moi un peu de bleu. Et puis un peu de vert ». Elle n'est pas mauvaise. Je vais peut-être finir par lui laisser les pinceaux et me contenter de rester couché à lire des magazines.
Ils entendirent Lila monter l'escalier. Elle ouvrit la porte, traversa la pièce de devant et entra dans la chambre.
- Tiens, fit-elle. Je vois que le vieux con s'est mis a peindre.
- Ouais, fit Jorg. Il dit que tu lui fais mal au dos.
- Je n'ai rien dit de tel.
- Allons manger, dit Arlene.
Serge se leva en gémissant.
- C'est vrai, dit Lila. La plupart du temps, il reste couché comme une grenouille malade.
- J'ai besoin de boire un verre, dit Serge. Ça va me retaper.
Ils sortirent ensemble et se dirigèrent vers The Sheep's Tick. Deux jeunes, à peu près vingt-cinq ans, se précipitèrent vers eux. Ils portaient des cols roulés.
- Hé! vous êtes les deux peintres, Jorg Swenson et Serge Maro !
- Allez, dégagez ! fit Serge.
Jorg balança sa canne en ivoire. Il atteignit le plus petit en plein sur le genou.
- Merde, fit le jeune homme. Vous m'avez cassé la jambe !
- J'espère bien, dit Jorg. Ça t'apprendra peut-être la politesse.
Ils reprirent leur chemin. Quand ils entrèrent au Sheep's Tick, un murmure s'éleva parmi les personnes attablées. Le maître d'hôtel accourut, fit des courbettes, agita les menus et se confondit en politesses dans un mélange d'italien, de français et de russe.
- T'as vu ces longs poils noirs dans ses narines, dit Serge. C'est répugnant.
- C'est vrai, dit Jorg, puis il hurla : CACHEZ-MOI CE NEZ !
- Cinq bouteilles de votre meilleur vin ! cria Serge pendant qu'ils s'installaient à la meilleure table.
Le maître d'hôtel disparut.
- Vous êtes tous les deux des enfoirés, dit Lila.
Jorg fît remonter sa main le long de sa jambe.
- Deux immortels vivants ont droit à certaines privautés.
- Ote ta main de ma chatte, Jorg.
- C'est pas ta chatte, c'est celle de Serge.
- Ôte ta main de la chatte de Serge ou je hurle.
- Je n'ai aucune volonté.
Elle hurla. Jorg ôta sa main. Le maître d'hôtel arriva avec le chariot et le vin dans un seau à glace. Il s'inclina, et déboucha une bouteille. Il remplit le verre de Jorg. Celui-ci le vida.
- C'est dégueulasse, mais ça ira. Ouvrez bouteilles.
- Toutes les bouteilles ?
- Toutes les bouteilles, ducon, et que ça saute !
- Qu'est-ce qu'il est maladroit, fit Serge. Regarde-le. On dîne ?
- Dîner ? dit Arlene. Tout ce que vous faites c'est boire. Je ne crois pas vous avoir vus manger autre chose qu'un oeuf à la coque.
- Hors de ma vue, ducon, dit Serge au maître d'hôtel.
Celui-ci s'éclipsa.
- Vous ne devriez pas parler aux gens de cette façon, dit Lila.
- On a payé, dit Serge.
- Vous n'avez pas le droit, dit Arlene.
- Je suppose que non, dit Jorg. Mais c'est intéressant.
- Les gens n'ont pas à accepter ça, dit Lila.
- Les gens acceptent ce qu'ils acceptent, dit Jorg. Ils acceptent bien plus.
- C'est vos tableaux qu'ils veulent, c'est tout, dit Arlene.
- Nous sommes nos tableaux, dit Serge.
- Les femmes sont stupides, dit Jorg.
- Attention, dit Serge. Elles sont aussi capables d'actes de vengeance terribles...
Ils restèrent une heure ou deux à boire.
- L'homme est moins délicat que la sauterelle, dit enfin Jorg.
- L'homme est l'égout de l'univers, dit Serge.
- Vous êtes deux enfoirés, dit Lila.
- C'est vrai, dit Arlene.
- On change, ce soir, dit Jorg. Je baise ta chatte et tu baises la mienne.
- Oh! non, dit Arlene. Pas question.
- Pas question, approuva Lila.
- J'ai envie de peindre maintenant, dit Jorg. J'en ai marre de boire.
- Moi aussi, j'ai envie de peindre, dit Serge.
- Dites donc, fit Lila, vous n'avez pas encore réglé l'addition.
- L'ADDITION ? hurla Serge. TU T'IMAGINES QU'ON VA PAYER POUR CE TORD-BOYAUX ?
- Partons, dit Jorg.
Ils se levèrent, et le maître d'hôtel apparut avec l'addition.
- CE PINARD EST DÉGUEULASSE, hurla Serge en sautillant sur place. J'OSERAIS JAMAIS DEMANDER À QUELQU'UN DE PAYER POUR UNE SALOPERIE PAREILLE ! SI JE ME PISSE DESSUS, JE VAIS FAIRE DES TROUS DANS MES CHAUSSURES !
Il saisit une bouteille à moitié pleine, déchira la chemise du maître d'hôtel et répandit le vin sur sa poitrine. Jorg brandit sa canne en ivoire comme une épée. Le maître d'hôtel avait l'air embarrassé. C'était un beau jeune homme qui avait les ongles longs et un appartement luxueux. Il étudiait la chimie et avait, dans le temps, remporté un deuxième prix de concours de chant. Jorg abattit sa canne et l'atteignit juste derrière l'oreille gauche. Le maître d'hôtel devint très pâle et vacilla. Jorg le frappa à trois reprises au même endroit, et le jeune homme s'écroula.
Ils sortirent tous les quatre ensemble, Serge, Jorg, Lïla et Arlene. Ils étaient ivres, mais ils possédaient une certaine allure, quelque chose d'unique. Ils franchirent la porte et se retrouvèrent sur le trottoir.

Un jeune couple installé à une table près de la porte avait suivi toute la scène. L'homme avait l'air intelligent, et seul un grain de beauté un peu voyant au bout de son nez venait gâcher l'effet qu'il produisait. La fille était grosse mais désirable dans sa robe bleu foncé. Elle avait un jour voulu devenir bonne sœur.
- Ils étaient géniaux, non ?
- C'étaient des sales cons, dit la fille.
Le jeune homme agita la main pour commander une troisième bouteille de vin. Cette nuit-là aussi s'annonçait difficile. »

C'est extrait de Je t'aime, Albert (Grasset 1988, et Le Livre de Poche un peu plus tard)

mercredi 25 janvier 2006

Charles Bukowski

Correspondance 1958-1994

DES GENS FATIGUANTS,
UN CENTRE DISCRET, QUELQUE PART...
Page 45 :
« A Jon et Louise Webb
28 mars 1963

Quoi qu'il en soit son vin avait eu le temps de refroidir, et tout en tripotant son verre il commença par me dire – en insistant bien – qu'il existait un autre genre de pauvreté que tout le monde ignorait et qu'il allait écrire là-dessus. Ce qu'il a voulu me faire comprendre c'est qu'il a un boulot qui paie 200 S par semaine et que pour telle ou telle raison IL N'ARRIVE PAS A JOINDRE LES DEUX BOUTS ! Je lui ai répondu que j'avais très peu de compassion pour ce type de pauvreté, que cent soixante millions d'habitants sur 180 vivaient de cette manière dans ce pays. Je pense qu'avoir besoin de se nourrir et ne pas pouvoir y arriver, avoir besoin d'un toit pour se reposer et n'avoir que des bancs publics, la rue, le froid et la pluie, n'a rien à voir avec ce type de pauvreté. Parce que pour moi un homme qui a besoin de 2 bagnoles, de plusieurs télés, et de 12 paires de chaussures pour sa femme n'est que le représentant d'une variante plutôt laide d'avarice et ne fait que taire un autre besoin. Mais je ne lui ai rien dit de tout ça, je l'ai laissé parler. Ensuite, il a enchaîné sur son boulot, c'est-à-dire écrire du baratin publicitaire pour des magazines pornos, et il m'a dit : « Ouais, ça me fatigue d'entendre toujours la même histoire, je sais qu'on t'avait proposé le job en premier et que tu as refusé, X m'en a touché deux mots. Et on te l'a reproposé, t'avais une autre ouverture, et t'as encore refusé... mais de toute façon tu n'aurais pas pu gravir les échelons comme moi je l'ai fait ! » Ce qu'il veut dire, c'est qu'il a eu une promotion pour avoir écrit des conneries dans ces magazines qui traînent sur les chaises des coiffeurs, et que depuis on le charge d'écrire des bouquins sur le nudisme, les camps de nudistes, etc. Il a raison : je n'aurais sans doute pas gravi les échelons... Je n'aurais pas perdu une seule journée à écrire ces merdes. Je préférerais encore faire la plonge et me rendre la nuit dans ces petits salons funéraires aux néons qui dansent, me mêler aux gens en pleurs qui montent et descendent les couloirs, à moitié conscients, misérables, attendant la mort, ne pensant plus qu'à se soûler... Je l'ai laissé poursuivre son exposé... Vous le savez, je ne suis pas du genre bavard et je pense lentement, très lentement. Et puis je zozote de temps en temps à cause de mes dents cariées. Mais dans le fond, quand on parle, on parle essentiellement dans le VIDE, on se consume, et bien que ça me fasse ni chaud ni froid, ça m'emmerde de pinailler, de raisonner, d'examiner le point et le contrepoint. Je ne suis ni star de ciné ni avocat. Je ne sais pas ce que je suis. Je dirai seulement que ma sensibilité se tourne vers un centre discret, quelque part. »

mardi 24 janvier 2006

Charles Bukowski

Correspondance 1958-1994

MALADIE, COUP DE BLUES
Page 37 :
« A Ann Bauman
22 novembre 1962

Non, je ne vais pas mieux. Une de mes nombreuses maladies nécessite une opération, et je ne sais pas si j'en aurai le temps ou le courage. Vois-tu, je n'ai jamais eu ce genre de maladie respectables et propres, de celles dont on peut discuter à l'heure du thé, comme les crises cardiaques ou l'amnésie, mais des indispositions comme les ulcères et les hémorragies, la folie, les furoncles, les ongles incarnés, les dents pourries, et en ce moment les hémorroïdes, qui est, ma chère, une maladie du cul ! (...)
Au regard de ça, survivre est une partie de plaisir. Mon boulot me prend à la gorge et je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir. Je n'ai pas de véritable métier et en plus je me fais vieux. Tout ça s'arrêtera un jour et je serai le sale vieux cochon d'Allemand brisé assis sur le pas de sa porte à la recherche d'un rasoir.
L'existence a un but ? Même la philosophie de Hegel est devenue dérisoire. Tu veux savoir à quoi on passe notre temps ? L'existence est une fuite en avant dans la douleur jusqu'au trépas. Même l'amour entre deux êtres est à sens unique. L'un sera toujours le maître et l'autre l'esclave. L'existence se résume à un après-midi dans une cage. Je n'aime pas songer à l'existence. Ca rend dingue. Ca sonne dingue. La mort est le seul maître. (...)

lundi 23 janvier 2006

Charles Bukowski

Correspondance 1958-1994

LES GEANTS
Page 30 :
« A John William Corrington
8 octobre 1962

« (...) Oui, les géants ne sont plus là, et c'est maintenant devenu un peu plus compliqué de regarder fixement la page blanche. Avant que ces géants ne meurent, tu pouvais te dire, eh bien, ils n'attendent rien de moi de toute façon. Dorénavant il y aura ce trou béant, et ce trou il va bien falloir le remplir, et le problème c'est que nous ne savons pas comment on fera pour le remplir et qui le remplira. Les enjeux de l'écriture sont aujourd'hui entièrement nouveaux, nous sommes redevenus des auteurs inexpérimentés, nous devons tout reprendre depuis le commencement. Et en un sens, c'est une bonne chose : nous devrons faire face au problème. C'est ce que ce truc était supposé être. Ca ne concerne plus seulement la Rive Gauche à Paris, Carmel ou Taos, ça nous concerne tous, et il n'y a qu'une poignée qui s'en sortira. Et pour ce faire, il faudra passer par la force, l'énergie, la magie, la foi, et par un style de vie. Mais il se pourrait peut-être bien que l'époque des géants soit révolue. C'est dur à croire. Mais je préfère ne pas le croire. (...) »

Magie, foi... encore une histoire de « religion »...
Pour moi, sans aucun doute, Bukowski fait partie des géants.

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