être vivant

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mercredi 9 mai 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

BELLE PHRASE
Page 84 :

« Les cornes de l’ennui n’ont pas besoin d’être affûtées… »

mardi 8 mai 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

BIOGRAPHIE EXPRESS
Page 81 :
« A Douglas Blazek (éditeur du magazine Ole)
4 novembre 1964
« (…) Ce que je faisais avant 35 ans, l’âge où j’ai commencé à écrire des poèmes ? J’agonisais, mon chou, j’agonisais. C’est aussi un mode de vie… tu vois, j’ai commencé par écrire des nouvelles. je crevais de faim dans des chambres minables en banlieue, je buvais de la vinasse, et j’avais envoyé des textes à The Atlantic Monthly ou à Harpers et quand ils me les ont renvoyés, je les ai déchirés. J’écrivais 8 à 10 histoires par semaine. Tout ce que je faisais c’était écrire et boire le plus possible. Et puis, j’ai entendu parler de Story, dirigé par Whit Burnett, et après plusieurs lettres de refus qu’il rédigeait de sa propre plume, j’ai finalement publié ma première nouvelle dans ce magazine à l’âge de 24 ans. S’ensuivirent d’autres publications et puis l’alcool a repris le dessus. C’est que l’écriture m’a semblé être une activité stupide, ça m’est apparu comme un jeu de cons, un jeu de pharisiens et de profs de lettres, un jeu de lourdauds. Je travaillais de temps en temps, très peu, je me demande encore aujourd’hui comment j’ai fait. Mais boire, ça c’était le nirvana ! Peu importait la ville, l’année, le moment. A Philly j’avais l’habitude de frapper à la porte de ce bar dès 5 heures et demi du mat’. Et un vieux barman qui faisait tous les jours le ménage avant l’ouverture me laissait entrer, et je m’asseyais et j’écoutais les frottements mouillés du balai derrière moi. On buvait à l’œil tous les deux. Je faisais la fermeture, à 2 heures du mat’. Tu admettras que je ne dormais pas beaucoup, mais ça tombait bien parce que lorsque j’étais fauché et que je crevais la dalle je n’avais plus qu’à me fourrer dans un sac et dormir une semaine. On m’a viré d’une piaule à l’autre pour ivresse, pour loyer impayé, ou parce que je ramenais des femmes tard dans la nuit. Je vivais au jour le jour, tout était dépourvu de sens, je ne cherchais rien de particulier. Il n’y avais que les rayons du soleil, la pluie, la neige, les cauchemars, l’errance et le prochain verre que j’avalerais pour me tenir compagnie. Comme je l’ai dit, j’ai pris quelques boulots, ils étaient durs, sous-payés, monotones, asphyxiants, et ils le sont toujours. Je prenais ces boulots tout simplement parce que je suis incapable de faire un travail qui demande des compétences, et en plus je n’ai pas de métier. Toujours est-il qu’à 35 ans les femmes et l’alcool m’avaient rattrapé : j’ai fini dans le pavillon des œuvres de charité de l’hôpital du coin, crachant du sang, saignant de l’anus, complètement vidé, foutu. Ils m’ont laissé dans cet état pendant deux jours avant qu’un toubib n’arrive et décide de me faire transfuser (ils s’étaient renseignés et avaient appris que j’avais donné mon sang je ne sais où). J’ai reçu 4,5 litres de sang plus des perfs de glucose. Pendant ce temps-là, ma pute bousillait ma vieille caisse dans les rues.
J’en suis revenu vieilli de 900 ans. Je me suis trouvé un boulot d’expéditionnaire et je me suis dégoté une machine à écrire. J’ai commencé à écrire des poèmes. J’ai envoyé la première fournée à un petit magazine du Texas. Et là, bingo ! J’ai finalement atterri là-bas avec 75 cents en poche marié à l’éditrice dont le père était millionnaire. Après deux ans de mariage elle a décidé que j’étais un salaud, et au revoir les millions… Je me suis remis à boire tout en écrivant toujours plus de poèmes. Physiquement, je suis toujours dans un piteux état et je ne sais franchement pas combien de temps je vais pouvoir tenir.
Mon boulot actuel ne vaut pas mieux que le reste. Mais je suis toujours vivant, c’est le principal. Une femme et un bébé de 8 semaines viennent de sortir. Elles font toutes les deux partie intégrante de ma vie. Elles sont parties se promener. Je suis en train d’écrire du Balzac… Tiens, il y a une mouche sur la vitre… Maintenant elle est partie. (…) »

vendredi 4 mai 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

RAGES DE DENTS POETIQUES
Page 81 :
« A Douglas Blazek (éditeur du magazine Ole)
4 novembre 1964
« écrire un roman ? Je suis trop flemmard, trop malade, et j’ai si peu de vocabulaire qu’ils refuseraient de le publier. Alors pourquoi ne pas le dissoudre dans des rages de dents poétiques, ça ne représente pas un lourd travail et je crois que j’arriverai à m’en tenir au sujet, du fait que je ne porte pas d’intérêt ou de désintérêt particulier à telle ou telle contrée de l’existence. »

jeudi 3 mai 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

BUKOWSKI CRITIQUE LITTERAIRE
Page 80 :
« A Ann Menebroker
25 octobre 1964
« (…) viens de terminer Saint Genet par Sartre, celui quoi a refusé le prix Nobel 52 pendant qu’il attendait son sandwich au fromage. S.G. est plutôt mal écrit dans son ensemble, mais il y a ici et là des rais de lumière, en volutes, et quelque chose de fascinant comme une petite boite de lames de rasoir rouillées. Si tu as un peu de temps devant toi, tu peux le trouver en livre de poche pour 1,25 dollar. Genet a été devancé en tant que voleur-poète par Villon, qui si je me souviens bien a été banni de Paris. Genet a fait bien mieux, il est parti de lui-même. (…) »

Comme une petite boite de lames de rasoir rouillées…

mardi 1 mai 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

CIORAN AURAIT APPRECIE CE TITRE
Page 76 :
« A Jon et Louise Webb
2 mars 1964
« (…) Au fait, au cas où vous décideriez de lancer le bouquin, ma préférence va toujours à « For Regions Lower than Crying », bien que je puisse plus tard revenir avec un autre titre, je pourrais publier sous celui-là sans trop en souffrir par la suite ; le titre est le point de départ d’une liste qui s’ordonne par rapport à celui-ci et donne tout son sens au recueil comme vu à travers un miroir… Bien que je sois conscient que ce titre puisse faire penser à « Brooks Too Broad for Leaping » de A.E. Housman. Mais alors que le titre de Housman fait directement référence à la mort et à l’impossibilité de lui échapper, le mien fait référence à la tristesse la plus totale, à la nature quasi insupportable de l’existence. (…) »

La nature quasi insupportable de l’existence…

jeudi 26 avril 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

DANS UN ROCHER AVEC UNE FOURCHETTE
Page 69 :
« A Jon et Louise Webb
19 octobre 1963
« (…) Il y a une fac de Frisco qui m’a offert les 2/3 d’une baraque pour y aller donner une lecture en fév., mais je me vois mal sur la scène devant un parterre de hyènes caqueteuses, de cœurs solitaires et d’homos… pas encore… Si je crevais de faim, je ne dirais pas non. Mais ça n’est pas le cas. Tout le monde s’évertue à m’expliquer que je suis vraiment seul et que c’est pour ça aussi que je saigne du cul. Ce dont ils parlent en réalité c’est d’eux-mêmes et ils se figurent que je dois suivre le même chemin qu’eux. Il n’y a rien de plus doux à mes yeux que de fermer la porte sur le monde et de retrouver mes quatre murs. En général, je suis trop FATIGUE pour être seul : soit j’ai une gueule de bois, soit je flambe aux courses, soit je suis au boulot, soit je me tape une femme, et lorsqu’il me reste encore un peu de temps, j’aime bien me glisser sous la table et me planquer plutôt que de me fondre dans la chaleur humide de la foule. Vous vous souvenez du poème que j’ai écrit dans lequel un homme avait creusé un trou dans le sol et s’y réfugiait ? il ne répondait pas aux gens qui lui demandaient pourquoi il faisait ça, il se contentait de leur sourire, parce qu’il savait qu’ils ne comprendraient pas, il savait qu’il était un étrange poisson hors de son bocal, qu’il était un Outsider de l’année, un Outsider du monde. Moi aussi j’ai appris à ne plus jamais m’expliquer. Laissons-les donc remporter le prix de voltige aérienne ; si un jour j’ai quelque chose à dire, j’espère avoir la force d’enfoncer mon propos dans un rocher avec une fourchette ! Ca ne durera peut-être que le temps d’une averse et après ils balanceront peut-être le rocher dans une fosse d’aisances, mais l’endurance n’est pas vraiment le problème de toute manière, pas autant que peuvent l’être la perte de temps, le non-sens et les caquetages caquetages caquetages… (…) »

J’aime bien me glisser sous la table…
Cela me fait penser au début de Souvenirs d’un pas grand-chose - que je mettrai peut-être en ligne un de ces jours.

J’ai longtemps eu la sensation (désagréable) d’être un étrange poisson hors de son bocal.
Ca va mieux.

lundi 23 avril 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

BUKOWSKI NE SUPPORTE PAS PLUS LA TELE QUE LEAUTAUD LA TSF
Page 66 :
« A John William Corrington
18 octobre 1963
« (…) Il se peut que je sois amené à me tirer d’ici. La seule raison pour laquelle je suis ici depuis si longtemps est que j’ai été forcé de vivre en appartement ou en studio, et que pendant toutes ces années jamais il n’y avait eu de locataire avec une télé bruyante. Maintenant c’est fait. Le type du bas est mort d’une attaque cardiaque et quelqu’un d’autre a emménagé. Et ce nouveau-là fait beugler sa télé à travers mon plancher ! Moi je n’ai pas de télé et cela m’est égal que les autres en aient une tant qu’ils ne me forcent pas à l’écouter. Les disputes en amoureux et/ou les dégelées je peux les écouter sans répugnance, mais ces jeux-concours, ces bulletins d’infos, ces COMEDIES ? qui puent et qui passent à travers mon plancher c’est comme si l’on me giflait l’âme avec une serpillière sale. La masse me donne des nausées non pas parce qu’elle est fondamentalement stupide, mais parce qu’elle fait entrer sa stupidité dans ma vie. Ces gens parlent sans cesse de choses vagues comme « libertés » ou des trucs lus dans les journaux comme « droits civiques », ça sonne rudement bien et ils ont l’impression de dire quelque chose d’intéressant. Mais ce pseudo-vocabulaire est tout bonnement informe. La chose dont nous avons le plus besoin est LE DROIT A L’INTIMITE ET LA LIBERTE DE POUVOIR SE PREMUNIR CONTRE LE BRUIT DES AUTRES. Difficile pour un pauvre bougre de parvenir à ce niveau-là. »

C’est comme si l’on me giflait l’âme avec une serpillière sale.

J’aime beaucoup l’expression !

dimanche 22 avril 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

SPLASH !
Page 64 :
« A Jon et Louise Webb
6 août 1963
« (…) Là en bas il y a cet arbuste, toujours ce même arbuste aux fleurs oranges immortelles. Tiens, il y a un vieux type en bas qui trifouille dans sa boite aux lettres. C’est soit un cinglé soit un écrivain, parce qu’il continue de regarder dedans comme une espèce de long membre gainé de nylon allait le renvoyer tout d’un coup vers la jouissance suprême… j’ai faim. C’est bon d’avoir faim quand on a les moyens de s’acheter à manger. Et en ce moment, j’ai les moyens. J’aime bien le crabe, par exemple. On peut s’acheter un énorme crabe dans l’un de ces magasins près de chez moi pour environ 80 cents, et ça vous prend toute la journée pour le déguster, et je vais vous dire, vous ne vous en faites pas vraiment pour le crabe… ce qui est encore plus sympathique. J’ai entendu dire qu’on les plongeait vivants dans l’eau bouillante. Eh bien moi, on me fait bouillir à chaque fois que je mets les pieds dehors. Splash ! Cela étant dit, moi j’ai au moins la chance d’avoir une porte à pousser (même si je n’en suis pas le proprio) pour sortir. Je n’ai pas lu un seul livre en dix ans ou vu un seul film en quinze, et j’en ai rien à foutre. Tiens, j’entends des avions et des hurlements de sirènes. Tu crois qu’il va pleuvoir cet hiver ? Il faut que je sorte encore une fois de plus les poubelles. Tiens, v’là le facteur. Bordel, vise-moi un peu c’vieux type qui galope !! (…) »

vendredi 20 avril 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

POESIE ET FALAISES
Page 51 :
« A Ann Bauman
2 mai 1963
« Ann, je pense que tu devrais maintenant d’en rendre compte : je ne suis pas fondamentalement un poète, je hais tous ces foutus poètes gluants qui déversent le chaos de leur vie devant ce monde pleurnichant, tous les poètes sont mauvais et le monde est mauvais, et on en est là, ouais ! Ce que j’essaie de dire c’est que la poésie, ce que j’écris, ne représente qu’un dixième de moi-même, les neuf foutus autres dixièmes qui restent regardent par-dessus le rebord d’une falaise une mer de rochers, de tourbillons perfides et de damnations minables. Je souhaite seulement pouvoir supporter une tombe de style classique que je me taillerais dans un beau marbre qui durerait des siècles, au-delà de l’aboiement de ce chien que j’entends par ma fenêtre de cette année 1963, mais je suis damné, claqué, amer, et mon inutilité se perd maintenant dans le néant de mes bras de mes yeux de mes doigts qui écrivent cette lettre, datée du premier ou du 2 mai 1963, après t’avoir parlé au téléphone. »

mardi 17 avril 2007

Charles Bukowski 1920-1994

Correspondance 1958-1994

ILE DESERTE, SURVIE, ECRITURE
Page 19 :
« A John William Corrinton
17 janvier 1961

« Bonjour, M. Corrington !
Eh bien, ça remonte le moral de recevoir de temps en temps des lettres telles que les tiennes. Ca fait deux. Un jeune de San Francisco m’a écrit qu’un jour ils écriraient des livres sur moi, en espérant que ça pourrait m’aider. Eh bien, je n’ai pas besoin d’aide, ni de prix, et je n’essaie pas non plus de jouer les durs ! Mais il y avait un jeu auquel je jouais avec moi-même, un jeu que j’avais appelé Ile déserte et pendant que je glandais en prison ou dans une salle de classe ou que je courais après les 10 dollars que j’avais foutus par la fenêtre en étant allé jouer aux courses, je m’étais demandé : Bukowski, si tu étais seul sur une île déserte, où personne ne pourrait jamais te retrouver, excepté les oiseaux et les vers, est-ce que tu prendrais un bâton et tracerais des lettres sur le sable ? J’ai dû répondre : non. Et pendant un moment, ça a résolu pas mal de problèmes, ça m’a permis d’avancer et de faire tout un tas de choses que je ne voulais pas faire, et cela m’a tenu éloigné de la machine à écrire et m’a finalement envoyé aux services de bienfaisance de l’hôpital du comté parce que je pissais le sang des oreilles de la bouche et du cul. Ils ont attendus que je meure mais il ne s’est rien passé. Quand je suis sorti, je me suis à nouveau demandé : Bukowski, si tu étais sur une île déserte, etc. ; et tu sais quoi, je suppose que c’était parce que je n’avais plus de sang dans le cerveau ou quelque chose comme ça, mais j’ai répondu OUI, oui ! Je le ferais ! Je prendrais un bâton et je tracerais un S.O.S. sur le sable. Alors je peux te dire que beaucoup de choses ont été résolues grâce à ça parce que ça m’a permis d’aller de l’avant et de faire des trucs que je n’avais pas envie de faire, et cela m’a permis d’écrire aussi ; et depuis ils me disent qu’un autre verre me tuera. Je me limite aujourd’hui à environ 7 litres de bière par jour. »

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