Dimanche 22 juin 2008 – 18h50
Je ne parle jamais de mon boulot. Avant, c’était parce que j’étais persuadé
de devenir célèbre et que je ne voulais pas être emmerdé. Deux boulots, deux
mondes, pas de mélange. Aujourd’hui, célébrité ou pas, cela m’emmerderait
pourtant qu’un lecteur de mon blog vienne fouiner dans ma vraie vie.
Seulement, il s’est passé quelque chose. Quelque chose de fou, de fort, de
violent. Et je vais devoir en parler.
Un de nos élèves s’est tué.
Il travaillait pour savoir s’il pouvait faire un quadruple saut périlleux en
spectacle. On y allait doucement, prudemment, sérieusement. On travaillait en
bonne entente et pourtant…
Ce saut extraordinaire, c’était son souhait. Il y pensait depuis un an,
depuis qu’il avait fait le triple. Et nous, pendant tout ce temps, on l’a
accompagné. Et tout se passait bien jusqu’à jeudi.
Ce jour-là, en fin de matinée, il a fait un saut qu’il n’avait jamais fait.
Puissant et rapide. Un poil d’énergie en plus et il serait arrivé sur le dos,
en sécurité dans le tapis. Seulement il est allé chercher ce putain de tapis
avec ses pieds. Et il l’a touché, en déséquilibre arrière. Et sa chute n’a pas
été freinée, ni sa rotation. Et son dos s’est retrouvé en dehors du tapis à
pleine vitesse avant d’entrer en contact avec le béton.
Jamais il n’avait fait ça en situation protégée (avec des longes) et la
personne derrière n’a rien pu faire. C’était trop rapide. Sa tête a heurté le
béton.
Flaque de sang. Pompiers. Samu.
J’ai accueilli les parents le soir à l’hôpital. (Je n’étais pas seul.) Et
c’est en voyant leur tête après un entretien avec le médecin que j’ai perdu
tout espoir.
Le lendemain midi, ces mêmes parents nous ont annoncé que c’était fini, que
son corps était maintenu en vie mais que leur fils était considéré comme mort.
Ils ont dit aussi qu’ils n’en voulaient à personne, que c’était un accident. Et
une sorte de deuil a commencé.
J’avais vu des psys dès le jeudi après-midi parce que je savais que je serai
auprès d’eux le soir pour répondre à d’éventuelles questions. Pour être clair.
Pour assumer le choc aussi, les sales images. Tout cela était trop fou, trop
violent, trop soudain.
La vie va redémarrer maintenant, différente et pourtant toujours la même. Et
moi je vais faire en sorte de ne plus jamais revivre ça.
21h00
Samedi, avec Isis, pour oublier un temps ce malheur. On est allé voir le
travail de Pierrick Sorin à Engheins. C’était vraiment bien. Un artiste très
intéressant.
Je l’avais découvert il y a longtemps à la Fondation Cartier, à
Montparnasse. Elle était ouverte depuis peu et je voulais voir à quoi ça
ressemblait. Récemment, quand j’ai eu une grosse envie d’arts plastiques, je
m’en suis souvenu en voyant son nom dans Beaux Arts ou Art Actuel.
Après-midi un peu quelconque avec mon fils. Il n’avait pas d’envies et tout
ce que je lui proposais ne lui plaisait pas. Quand je lui ai raconté la
mauvaise nouvelle, il m’a dit : « T’as été viré ? ». Ca m’a
presque fait rire. Il n’était pas plus inquiet que ça. « Non, je lui ai
répondu, je n’ai pas été viré. C’était un accident. »
C’est dur à avaler.
Comme je l’ai dit aux psys qui étaient là pour nous aider jeudi, c’est
difficile de se dire qu’on a bien fait son travail, sérieusement, prudemment,
quand il se passe un truc pareil, difficile de ne pas se sentir coupable,
responsable.